Malgré une protection légale, de nombreuses femmes enceintes en Suisse se heurtent à des discriminations sur leur lieu de travail, allant de la fatigue non prise en compte à l’exposition à des risques pour leur santé. Alors que 82 % des femmes continuent de travailler pendant leur grossesse, un examen des droits des futures mères et des obligations de leurs employeurs révèle des lacunes importantes dans la réalité du terrain.
« J’ai eu trois enfants, aujourd’hui âgés de un à sept ans, et à chaque fois, j’ai vomi pendant neuf mois », témoigne Elisa, employée de bureau qui préfère ne pas révéler son nom. « Quitter précipitamment une réunion peut être mal vu, et on n’a pas toujours envie de s’expliquer. » Sa première grossesse fut la plus difficile, confrontée à des supérieurs hiérarchiques peu compréhensifs et à un manque d’aménagement pour se reposer, l’obligeant à dormir sur un foulard étalé dans les toilettes du sous-sol.
La loi suisse impose aux employeurs de fournir un espace approprié aux femmes enceintes et allaitantes pour se reposer. En 2021, 73 000 mères ont bénéficié d’allocations de maternité, soulignant l’ampleur du phénomène du travail pendant la grossesse.
Les employeurs sont tenus d’éviter les travaux dangereux ou pénibles pour les femmes enceintes, tels que le port de charges lourdes ou l’exposition à des produits chimiques toxiques. Des réglementations spécifiques encadrent également la durée maximale de travail, le travail de nuit et le travail debout. Le temps consacré à l’allaitement ou au tirage du lait est considéré comme du temps de travail pendant la première année de l’enfant. Le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) propose une brochure d’information détaillée sur ces droits.
En cas de risques persistants, l’employeur doit proposer une mutation vers un poste équivalent et non dangereux. Sophie Neves, sage-femme et gestionnaire de dossiers au Groupe Mutuel Assurances, souligne l’importance d’une communication ouverte : « Dans la plupart des cas, une solution peut être trouvée, mais cela nécessite une bonne communication entre toutes les parties prenantes. » Si aucune solution n’est trouvée, un professionnel de la santé peut prononcer une interdiction d’emploi, ouvrant droit à 80 % du salaire versé par l’employeur. Une absence du travail peut également être signalée sans certificat médical, mais sans garantie de salaire.
Une étude réalisée en 2017 à la demande du Conseil fédéral révèle qu’une femme sur dix se sent discriminée sur son lieu de travail en raison de sa maternité. Les chiffres montrent que seulement 3 % des femmes confrontées à des conditions de travail dangereuses ou difficiles se voient interdire de travailler, ce qui conduit de nombreuses femmes à travailler dans des conditions non conformes à la loi.
« Les entreprises qui fonctionnent bien sont généralement celles qui réalisent des analyses de risques conformes et mettent en place des mesures claires et prospectives », explique Isabelle Probst, psychologue et professeure à la Haute école de santé de Lausanne. Ces évaluations, réalisées par des professionnels de la santé au travail, peuvent être coûteuses, mais elles réduisent les absences et les pertes de compétences.
La formation des superviseurs directs est essentielle, car ce sont eux qui sont en contact direct avec les salariées enceintes, même si le service des ressources humaines est responsable du respect des mesures. Peggy Krief, scientifique en santé et chargée de cours à l’Université de Lausanne, met en garde contre le fait de s’en remettre uniquement au bon sens des employeurs, ce qui peut entraîner des oublis ou des tensions au sein de l’équipe.
Il est rappelé que le respect de la loi est la responsabilité de l’employeur, et non de la salariée. Sur le plan juridique, la Suisse s’aligne sur les normes de l’Union européenne en matière de protection de la santé des femmes enceintes au travail. Cependant, elle est à la traîne en matière de congé de maternité prénatal, étant le seul pays de l’espace économique européen à ne pas en disposer. La ville de Zurich a récemment introduit un congé de maternité prénatal pour ses employées municipales.
Un manque de connaissances des employeurs sur leurs obligations, un manque de contrôles et un statut précaire de la médecine du travail sont pointés du doigt. Peggy Krief déplore également que trop de gynécologues prescrivent des arrêts maladie plutôt que des avis d’inaptitude, rendant invisible l’impact du travail sur la santé et transférant la charge financière aux assureurs.
Les femmes enceintes sont souvent réticentes à faire valoir leurs droits, par crainte de discrimination ou de représailles, comme le souligne Elisa : « J’avais du mal à accepter mes propres limites. En les nommant, j’avais l’impression de montrer des faiblesses. » Il est recommandé de signaler rapidement sa grossesse, surtout si l’on exerce un métier à risque, et de se faire accompagner par son gynécologue, sa sage-femme ou son médecin de famille. Les syndicats, les services spécialisés ou les offices cantonaux peuvent également apporter une aide précieuse.
Des améliorations sont nécessaires, notamment dans les petites entreprises telles que les salons de manucure, les salons de coiffure ou les entreprises de nettoyage, où les réglementations sont moins bien connues et les coûts mal répartis.