Home SantéLes neuroscientifiques décryptent la procrastination : un mécanisme cérébral explique pourquoi on laisse certaines tâches à plus tard

Les neuroscientifiques décryptent la procrastination : un mécanisme cérébral explique pourquoi on laisse certaines tâches à plus tard

by Sophie Martin

Publié le 2024-02-29 14:35:00. La procrastination, ce penchant à remettre au lendemain ce que l’on pourrait faire aujourd’hui, ne serait pas simplement une question de manque de volonté. Des recherches récentes mettent en lumière un circuit cérébral spécifique qui freine notre motivation face aux tâches désagréables, même si elles sont potentiellement gratifiantes.

  • Une étude menée sur des singes a identifié un circuit neuronal impliqué dans l’évitement des activités perçues comme inconfortables.
  • Ce circuit, reliant le striatum ventral et le pallidum ventral, agit comme un frein à la motivation lorsque l’on anticipe une expérience négative.
  • La compréhension de ce mécanisme pourrait avoir des implications importantes pour le traitement de troubles tels que la dépression et la schizophrénie.

Pourquoi avons-nous tant de mal à nous y mettre, même lorsque nous savons que cela nous profitera ? La réponse pourrait se trouver dans les profondeurs de notre cerveau. Une nouvelle étude, dirigée par le neuroscientifique Ken-Ichi Amemori de l’Université de Kyoto, révèle l’existence d’un circuit neuronal qui semble nous dissuader de commencer les activités que nous jugeons désagréables, même si elles sont suivies d’une récompense.

Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont mis en place une expérience ingénieuse avec des macaques. Ces animaux, entraînés à effectuer des tâches de décision, étaient confrontés à un choix : activer un levier pour obtenir une petite quantité d’eau après une période de restriction hydrique, ou un autre pour en obtenir une plus grande quantité. L’objectif initial était d’évaluer comment la valeur de la récompense influençait leur volonté d’agir.

L’expérience a ensuite été complexifiée. Les singes ont alors eu la possibilité de boire une quantité modérée d’eau sans conséquence, ou d’en obtenir une plus grande quantité en échange d’une bouffée d’air sur leur visage. Résultat : même si la récompense était plus importante dans la seconde option, les macaques ont manifesté une réticence à activer le levier, signe d’une diminution de leur motivation.

Cette observation a permis d’identifier un circuit cérébral clé, agissant comme un véritable frein à la motivation face à l’anticipation d’une situation désagréable. Les chercheurs ont notamment constaté l’implication de la connexion entre le striatum ventral (SV) et le pallidum ventral (PV), deux structures situées dans les noyaux gris centraux du cerveau, déjà connues pour leur rôle dans la régulation du plaisir, de la motivation et de la récompense.

L’analyse neuronale a révélé que lorsque le cerveau anticipe un événement désagréable, le striatum ventral s’active et envoie un signal inhibiteur au pallidum ventral, normalement responsable de l’intention d’exécuter une action. En d’autres termes, cette communication réduit l’impulsion à agir lorsque la tâche est associée à une expérience négative.

La connexion cérébrale au cœur de la procrastination

Pour confirmer le rôle spécifique de cette connexion, les chercheurs ont utilisé une technique chimiogénétique, permettant d’interrompre temporairement la communication entre le SV et le PV grâce à l’administration d’un médicament spécifique. Ils ont alors constaté que les singes retrouvaient leur motivation pour accomplir les tâches, même celles impliquant la bouffée d’air.

Il est important de noter que cette interruption de la communication n’a eu aucun effet sur les essais où la récompense n’était pas associée à une punition. Ce résultat suggère que le circuit SV-PV ne régule pas la motivation de manière générale, mais qu’il s’active spécifiquement pour la supprimer lorsqu’il y a une attente d’inconfort. Ainsi, l’apathie face aux tâches désagréables semble se développer progressivement à mesure que la communication entre ces deux régions s’intensifie.

Ces découvertes, publiées dans la revue Current Biology (http://dx.doi.org/10.1016/j.cub.2025.12.035), pourraient avoir des implications importantes pour la compréhension de troubles tels que la dépression ou la schizophrénie, dans lesquels les patients souffrent souvent d’une perte significative de la volonté d’agir.

Ken-Ichi Amemori souligne toutefois que ce circuit remplit une fonction protectrice essentielle.

« Travailler à outrance est très dangereux. Ce circuit nous protège de l’épuisement. »

Ken-Ichi Amemori, neuroscientifique à l’Université de Kyoto

Il prévient donc que toute tentative de modification externe de ce mécanisme neuronal doit être abordée avec prudence, car des recherches supplémentaires sont encore nécessaires pour éviter d’interférer avec les processus de protection naturels du cerveau.

La prochaine étape consistera à déterminer si ce même circuit cérébral est impliqué dans la procrastination chez l’humain, et si des interventions ciblées pourraient aider à surmonter cette tendance naturelle à remettre les choses au lendemain.

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