Bangkok, Thaïlande – L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) se trouve à un tournant. Face à une demande énergétique en forte hausse, la région doit impérativement repenser son modèle de développement pour concilier croissance économique, compétitivité industrielle et impératifs environnementaux.
Avec une économie combinée de 3 800 milliards de dollars (environ 3 600 milliards d’euros) et une population de plus de 670 millions d’habitants, l’ASEAN voit sa consommation d’énergie augmenter rapidement, une tendance qui devrait plus que doubler d’ici 2050. Un rapport récent du Forum économique mondial (WEF) met en avant le rôle crucial des grappes industrielles pour relever ce défi.
Selon le WEF, la concentration géographique des industries, des infrastructures et de l’innovation peut accélérer la transition énergétique. En mutualisant les ressources, ces grappes permettent de réduire les coûts et de faciliter le déploiement des énergies renouvelables, de l’hydrogène et des technologies de captage du carbone. Elles favorisent également la création d’emplois verts et attirent les investissements étrangers.
La dépendance actuelle aux combustibles fossiles représente un risque majeur pour l’ASEAN, notamment en raison des 105 milliards de dollars (environ 96 milliards d’euros) de subventions énergétiques accordées en 2022. Une diversification des sources d’énergie est donc essentielle pour maintenir la compétitivité industrielle et stimuler la croissance économique.
Des stratégies nationales variées
Plusieurs pays de l’ASEAN ont déjà engagé des initiatives prometteuses. L’Indonésie, qui détient les plus importantes réserves mondiales de nickel, ambitionne de devenir un centre majeur de production de batteries pour véhicules électriques. Malgré une forte dépendance au charbon (65 % de sa production d’électricité), le pays dispose également d’un potentiel géothermique considérable et travaille sur des partenariats pour une transition énergétique juste, ainsi que sur la création de « super réseaux » électriques et de parcs industriels verts.
Le Vietnam, en pleine émergence comme centre manufacturier et futur pôle de semi-conducteurs, vise à atteindre 80 à 85 % d’énergie renouvelable d’ici 2050, en misant notamment sur l’éolien offshore. Le pays doit cependant surmonter des défis liés à la congestion et à la modernisation de son réseau électrique.
La Malaisie, un hub numérique de premier plan et un exportateur majeur de gaz naturel liquéfié (GNL), affiche des objectifs moins ambitieux en matière d’énergies renouvelables (31 % d’ici 2025, 40 % d’ici 2040). Des initiatives telles que la zone économique spéciale Johor-Singapour, le cluster à faibles émissions de carbone de Bintulu et des projets pilotes d’hydrogène au Sarawak visent à accélérer la transition.
La Thaïlande, pionnière dans le secteur automobile
La Thaïlande, traditionnellement surnommée le « Détroit de l’Asie », est la plus grande base automobile de l’ASEAN et se positionne comme un pôle majeur pour les véhicules électriques. Si plus de 60 % de son électricité proviennent encore du gaz naturel, le gouvernement s’est fixé l’objectif d’atteindre 51 % d’énergies renouvelables d’ici 2037, grâce notamment à un plan directeur pour un réseau électrique intelligent.
Des grappes industrielles innovantes sont en cours de développement : le site de Ta Phut, le plus grand centre pétrochimique du pays, expérimente le captage du carbone et l’utilisation de l’hydrogène ; le bac à sable de Saraburi se concentre sur la décarbonisation du ciment, les énergies renouvelables et le captage du carbone ; et la zone industrielle Smart Park de Rayong est conçue comme un cluster durable intégrant énergie propre, logistique intelligente et fabrication verte.
Des incitations fiscales attirent les constructeurs automobiles mondiaux, renforçant le rôle de la Thaïlande dans la chaîne d’approvisionnement régionale. Cette stratégie de cluster témoigne de la volonté du pays de maintenir sa compétitivité industrielle tout en accélérant sa décarbonation.
Les Philippines, nation archipélagique avec des industries informatiques et du nickel en développement, visent 35 % d’énergies renouvelables d’ici 2030 et 50 % d’ici 2040, grâce à des programmes d’enchères d’énergie verte et à des projets pilotes sur l’hydrogène et le nucléaire. Singapour, fortement dépendante des importations, mise sur la densité solaire et la finance verte, avec l’objectif de couvrir un tiers de ses besoins énergétiques grâce à des importations à faible émission de carbone d’ici 2035. L’île de Jurong est en cours de transformation pour devenir un pôle d’innovation bas carbone.
Le WEF souligne que la compétitivité de l’ASEAN dépend de la capacité à aligner transition énergétique et croissance industrielle. Les grappes industrielles apparaissent comme un outil essentiel pour parvenir à une transformation sobre en carbone, à condition d’une coordination étroite entre les gouvernements, les entreprises et les acteurs financiers.
Sur le même sujet
