La présidente namibienne Netumbo Nandi-Ndaitwah a suscité de vives critiques pour son absence aux commémorations nationales du Jour du souvenir du génocide le 28 mai 2026. Alors que le pays honorait les victimes du colonialisme allemand, son agenda privilégiant des festivals agricoles et culturels a ravivé les tensions sur la priorité du devoir de mémoire.
L’absence de Netumbo Nandi-Ndaitwah et la polémique du calendrier
Le point d’orgue des commémorations s’est déroulé à Shark Island, dans la région de ||Kharas. Ce site, tristement célèbre sous le nom d’« île de la Mort », a servi de camp de concentration où des milliers d’Ovaherero et de Nama ont péri sous la domination coloniale allemande entre 1884 et 1915. L’absence de la présidente à cet événement symbolique a été jugée inacceptable par plusieurs leaders communautaires et politiques, comme le souligne un rapport de The Namibian.
Le contraste avec l’agenda public de la cheffe de l’État est frappant. En mai, Netumbo Nandi-Ndaitwah a multiplié les déplacements : elle a assisté à la Journée des travailleurs à Opuwo le 1er mai, à la Journée de Cassinga le 4 mai, et plus récemment au festival agricole d’Omaludi le 23 mai. Plus controversé encore, elle a officié le samedi précédent au festival Omagongo, célébrant le vin traditionnel, dans la région d’Omusati.

Face à l’indignation, la présidence tente de minimiser l’impact de ce choix. Le porte-parole Jonas Mbambo a insisté sur le fait que cette journée ne doit pas être réduite à des enjeux politiques ou à des personnalités.
« Cette journée consiste à honorer les vies perdues, à reconnaître la douleur portée à travers les générations et à se tenir solidairement aux côtés des communautés touchées » Jonas Mbambo, porte-parole de la présidence
Toutefois, pour Elison Tjirera de la Fondation pour le génocide, ce manque de présence physique au sommet de l’État demeure « regrettable ».
L’urgence d’une transmission historique pour la jeunesse
Pendant que le sommet du pouvoir navigait entre festivals et obligations, la vice-présidente Lucia Witbooi a pris le relais lors des cérémonies à Eenhana. Selon le Windhoek Observer, Witbooi a insisté sur le fait que le Jour du souvenir doit être transformé en une plateforme éducative pour éviter que l’histoire du génocide de 1904-1908 ne s’efface.
« Leur douleur est devenue notre objectif. Leur résistance est devenue notre fondation. Leur sacrifice est devenu la liberté de la République de Namibie » Lucia Witbooi, vice-présidente de la Namibie
L’enjeu est crucial : les historiens estiment qu’environ 80 000 Ovaherero — soit 75 % de leur population de l’époque — ont été massacrés, tandis que 10 000 Nama ont péri. Cette tragédie a été marquée par la famine, la soif et le travail forcé dans des camps à Swakopmund et Lüderitz.
Sur le terrain, le fossé générationnel est palpable. Alinautoni Ndeunyema, étudiante à l’Université de Namibie et activiste, déplore que les jeunes ne reçoivent qu’une éducation superficielle sur ces événements.
« Beaucoup de jeunes n’entendent parler du génocide que lors d’événements nationaux, mais ils ne comprennent pas pleinement à quel point il a façonné la Namibie » Alinautoni Ndeunyema, étudiante et activiste
Pour Ndeunyema, la mémoire ne peut plus se contenter de cérémonies annuelles. Elle plaide pour une modernisation des supports : documentaires, expositions et contenus sur les réseaux sociaux pour reconnecter la jeunesse à son identité et à sa culture.
L’exposition « Traces de Violence » au Festival culturel Nama
Parallèlement aux tensions politiques, la mémoire s’exprime par l’art. Le 7e Festival culturel Nama, qui se tient du 28 au 31 mai 2026 à Keetmanshoop, accueille l’exposition « Traces de Violence ». Comme le rapporte le Namibia Economist, cet événement vise à transformer la douleur historique en un dialogue collectif.

L’exposition, conçue par l’artiste Marcelo Brodsky en collaboration avec l’Association des chefs traditionnels Nama (NTLA) et le Centre européen pour le droit constitutionnel et les droits de l’homme (ECCHR), utilise des recherches spatiales pour reconstruire visuellement les camps de concentration, notamment celui de Shark Island.
Ce projet s’appuie sur un travail rigoureux de Forensic Architecture pour matérialiser l’horreur des camps de Windhoek et Swakopmund, offrant ainsi une preuve visuelle indispensable pour les générations futures.
L’appel allemand pour un pardon formel
Le traumatisme namibien ne peut être résolu sans une réponse diplomatique symétrique. Alors que la Namibie observe ses jours de mémoire, la pression s’accentue sur Berlin. Jamila Schäfer, députée au Bundestag pour l’Alliance 90/Les Verts, estime que le processus de réconciliation est bloqué par l’absence d’une démarche humble de la part de l’Allemagne.
Selon une analyse publiée par Table.Briefings, Schäfer appelle l’Allemagne à demander formellement pardon à la Namibie et à combler les lacunes de sa propre culture du souvenir.
L’enjeu dépasse la simple symbolique. Il s’agit de reconnaître pleinement la responsabilité du Reich allemand dans l’extermination des populations Nama et Ovaherero, un préalable indispensable pour avancer sur les questions de réparations et d’excuses officielles.
Entre l’indifférence perçue de sa propre présidente et l’attente d’un pardon international, la Namibie se trouve à un carrefour mémoriel. La survie de son histoire dépend désormais de sa capacité à transformer ces commémorations en un véritable moteur d’éducation nationale et de justice diplomatique.