Ce gigantesque affaissement libère des milliers de tonnes de carbone et met au jour des fossiles préhistoriques vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années.
Vu du ciel, le site ressemble à une immense entaille de science-fiction sculptée au milieu du paysage sibérien. Connue sous le nom de cratère de Batagaï ou de la porte de l’enfer
, cette vaste dépression située dans la République de Sakha ne doit rien à une activité volcanique ou à la chute d’une météorite. Le phénomène résulte d’un gigantesque effondrement provoqué par la dégradation continue du pergélisol.
Une croissance rapide mesurée par satellite et sur le terrain
Les origines de cette structure géologique remontent aux années 1950 et 1960. À cette époque, la déforestation menée dans cette partie de la Sibérie du Nord-Est a privé le sol de sa couverture végétale protectrice. Davantage exposé aux rayons du soleil, le sol gelé en permanence a amorcé sa fonte, entraînant la formation initiale d’un ravin.
Depuis, le processus s’entretient de lui-même. Chaque effondrement expose une nouvelle portion de terrain gelé qui fond à son tour durant la saison chaude. Les relevés cartographiques et les images satellites obtenues grâce à l’US Geological Survey permettent de suivre cette progression spectaculaire. La superficie de la dépression a presque triplé entre 1991 et 2018.
D’après une étude parue dans la revue Geomorphology, le gouffre couvrait 87,6 hectares en 2023 pour une longueur de 990 mètres, affichant une augmentation de 200 mètres par rapport aux relevés de 2014. La crevasse progresse d’environ 12 mètres par an, mobilisant chaque année près d’un million de mètres cubes de matériaux, composés d’un tiers de sédiments et de deux tiers de glace fondue.
Les rejets massifs de gaz à effet de serre dans l’Arctique
Au-delà de sa dimension visuelle impressionnante, l’élargissement de la fosse pose un problème environnemental majeur. Le sol gelé renferme d’immenses quantités de matière organique piégée depuis des milliers d’années, comprenant des restes de plantes et d’animaux qui ne pouvaient pas se décomposer tant qu’ils restaient pris dans la glace.

Avec la fonte progressive du pergélisol, cette matière organique se trouve exposée aux micro-organismes. Leur décomposition libère dans l’atmosphère du dioxyde de carbone et du méthane. Les scientifiques estiment que le site rejette entre 4 000 et 5 000 tonnes de carbone organique par an. Depuis le début de sa formation dans les années 1970, ce sont au total près de 169 500 tonnes de carbone qui ont ainsi été libérées.
Des découvertes paléontologiques exceptionnelles au fond de la fosse
Cette dégradation rapide du terrain offre en contrepartie une fenêtre inédite sur le passé géologique de la Terre. En reculant, les parois du cratère mettent au jour des couches de sédiments restées intactes pendant des dizaines de milliers d’années.

Les paléontologues y réalisent régulièrement des trouvailles remarquables. Plus récemment, en 2024, un bébé mammouth vieux d’environ 50 000 ans a également été exhumé dans un état de conservation similaire.
Tant que les températures estivales permettront au terrain de fondre et qu’il restera du pergélisol sur son passage, le cratère continuera de s’étendre, rappelant de manière concrète les mutations en cours dans le cercle polaire arctique.