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L’Arctique canadien perd son dernier épishelf

Le Canada a perdu son tout dernier lac épicontinental dans le fjord de Milne, sur l'île d'Ellesmere.

"Cette structure écologique unique a disparu", quelles sont les conséquences de la disparition de ce lac au Canada

Le Canada a perdu son tout dernier lac épicontinental dans le fjord de Milne, sur l’île d’Ellesmere. La rupture de la barrière de glace en juillet 2020 a provoqué le drainage complet de cette réserve d’eau douce millénaire, anéantissant un écosystème unique selon une étude publiée dans la revue Scientific Reports.

L’Arctique canadien vient de franchir un seuil écologique irréversible. Situé sur la côte nord de l’île d’Ellesmere au Nunavut, le lac épishelf du fjord de Milne s’est entièrement vidé de son eau douce à la suite de la fracturation de la plateforme de glace de Milne, survenue en juillet 2020. Selon les chercheurs, cette perte marque la fin d’un écosystème d’eau douce piégé au-dessus de l’océan, une structure millénaire qui ne pourra pas se reconstituer sous le climat actuel.

L’effondrement de la plateforme de glace de Milne en 2020

Pour comprendre la disparition de ce plan d’eau, il faut examiner la géographie particulière des lieux. L’embouchure du fjord de Milne était bloquée depuis des milliers d’années par la plateforme de glace de Milne, une immense formation flottante attachée au rivage. Cette barrière naturelle empêchait le ruissellement des glaciers et de l’eau de fonte de s’écouler directement dans la mer. Moins dense que l’eau salée, l’eau douce s’accumulait en surface pour former une couche stable, protégée du vent et du mélange par une banquise de surface épaisse de 50 à 100 centimètres.

Cependant, les décennies de réchauffement climatique ont fragilisé l’ensemble. En juillet 2020, la plateforme de glace a perdu 45 pour cent de sa surface lors d’un effondrement majeur. Cet événement a ouvert des brèches dans le barrage de glace qui retenait le lac depuis environ 4 000 ans.

Jérémie Bonneau, professeur à l’Université Laval, a indiqué que la plateforme de glace et le lac s’amincissaient depuis des décennies, mais que la débâcle de 2020 avait été le coup de grâce, le lac s’étant vidé en quelques mois.

La transformation irréversible du fjord de Milne

Les scientifiques ont pu documenter la transformation de la zone grâce à des instruments de mesure laissés sur place, des profils hydrologiques annuels et des images satellites. Retenus par la pandémie de COVID-19, les chercheurs ont dû attendre deux ans avant de récupérer leurs capteurs. Les données recueillies ont confirmé qu’en juillet 2022, de l’eau saumâtre avait totalement remplacé la couche d’eau douce, actant la fin définitive de l’écosystème.

L’étude menée par une équipe interdisciplinaire de l’Université de l’Alberta, de l’Université de la Colombie-Britannique, de l’Université Laval et de l’Université Carleton fournit la première reconstitution complète de ce drainage. Jérémie Bonneau, auteur principal de l’étude et professeur à l’Université Laval, a souligné la rareté de ce type de milieu en précisant qu’il s’agissait du dernier système de ce genre au Canada.

De son côté, Dr. Andrew Hamilton, océanographe arctique à l’Université de l’Alberta, a rappelé la fragilité de ces structures. L’eau douce et l’eau marine y coexistaient en colonnes distinctes sans se mélanger, séparées par une frontière invisible que les micro-organismes ne pouvaient franchir.

Dr. Andrew Hamilton, chercheur à l’Université de l’Alberta, a expliqué que les lacs épishelfs sont remarquables parce qu’un écosystème d’eau douce y repose directement sur un écosystème marin, séparés seulement par une mince frontière entre l’eau douce et l’eau salée, et que lorsque la plateforme de glace s’est disloquée, cette structure écologique unique a disparu, s’agissant du dernier du genre au Canada.

La disparition d’un écosystème unique et invisible

Avant sa destruction, le lac abritait un biotope d’une grande complexité. L’analyse des échantillons d’eau avait révélé la présence de bactéries, de virus et de phytoplancton, ainsi que de micro-organismes eucaryotes dont les cellules se rapprochent de celles des plantes et des animaux. Certains de ces spécimens n’avaient encore jamais été répertoriés dans l’Arctique.

The Very Last Epishelf Lake In The Canadian Arctic Has Vanished – And It’s Gone For Good
Photo: iflscience.com

Dans le canal d’évacuation sous la glace, où l’eau douce s’écoulait vers l’océan, les chercheurs avaient également découvert une vie marine prospérant dans l’obscurité totale sous dix mètres de glace, nourrie par les nutriments du lac. Des anémones de mer, des étoiles de mer et des pétoncles vivaient ainsi dans ce couloir avant que la disparition de la barrière de glace ne perturbe radicalement les apports.

Une vulnérabilité au cœur de la zone de la dernière glace

La disparition de ce lac épishelf intervient dans une région pourtant considérée comme un sanctuaire pour le froid polaire. La barrière de glace de Milne est située à l’intérieur de la zone de la dernière glace (Last Ice Area), une aire géographique de l’Arctique où la glace pérenne devait subsister plus longtemps que partout ailleurs dans l’hémisphère Nord. Le site fait également partie de l’aire marine protégée Tuvaijuittuq, dont le nom inuktitut signifie l’endroit où la glace ne fond jamais.

L'Arctique canadien perd son dernier épishelf
Photo: miragenews.com

Pour les auteurs de l’étude, l’événement démontre que même les sanctuaires les plus résistants de l’Arctique subissent des transformations brutales face au réchauffement climatique. Bernard Laval, coauteur de l’étude et professeur à l’Université de la Colombie-Britannique, a rappelé que la survie de ces lacs est indissociable de celle des plateformes de glace qui les protègent. Une fois la glace détruite, l’écosystème disparaît définitivement sans perspective de retour à court ou moyen terme.

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À propos de l’auteur: Thomas Caron

Thomas Caron couvre les technologies, les sciences, l’intelligence artificielle et l’innovation. Il explique les nouveautés sans jargon inutile et distingue les annonces spectaculaires des avancées réellement établies.