L’œuvre de Pierre-Auguste Renoir, omniprésente sur les objets du quotidien, révèle un autre visage insoupçonné à travers une exposition inédite à New York. Plus d’une centaine de dessins, pastels, aquarelles et gravures, longtemps restés dans l’ombre, offrent un nouvel éclairage sur le génie de l’impressionniste.
La Morgan Library & Museum de New York présente jusqu’à une date indéterminée « Renoir Drawings », la première rétrospective consacrée exclusivement aux travaux sur papier de l’artiste depuis plus d’un siècle. L’exposition retrace l’ensemble de sa carrière, depuis ses débuts jusqu’à ses dernières œuvres.
« Ces œuvres sur papier ne sont pas exposées en permanence dans les institutions, » explique Colin Bailey, directeur de la Morgan et commissaire de l’exposition. « L’accès à ses aquarelles, pastels, craies rouges et blanches permet d’approfondir notre connaissance de l’artiste. Bien que reconnaissables comme des Renoir, elles sont moins familières. »
L’exposition propose une approche chronologique, permettant de suivre l’évolution du style de Renoir au fil des décennies. « En présentant son travail par décennie, on perçoit clairement son développement et les différentes phases stylistiques de sa carrière, » précise M. Bailey.
Né à Limoges en 1841, Renoir a débuté sa carrière à Paris en décorant de la porcelaine. Influencé par Gustave Courbet, il a rencontré des artistes tels que Claude Monet et Alfred Sisley, figures majeures de l’impressionnisme. Dès 1869, il peignait aux côtés de Monet sur les rives de la Seine, expérimentant une palette plus lumineuse et un style plus léger.
Des œuvres majeures comme La Loge (1874), présentée lors de la première exposition impressionniste à Paris, et Le Déjeuner des canotiers (1880-1881), aujourd’hui pièces maîtresses des collections du Courtauld Institute of Art à Londres et de la Phillips Collection à Washington, témoignent de l’audace du mouvement.
« Au début, ils ont dû lutter, » souligne Colin Bailey, l’un des plus grands spécialistes de Renoir. « Leur langage, aujourd’hui si apprécié et familier, était initialement perçu comme transgressif : les tons clairs, la touche visible, même les sujets tirés de la vie contemporaine. »
L’exposition révèle également un tournant dans l’œuvre de Renoir après son voyage en Italie dans les années 1880. L’artiste s’éloigne alors de la vie sociale parisienne pour se concentrer sur la figure féminine et des scènes familiales, évoquant un univers arcadien, loin des préoccupations de la vie urbaine. « C’est l’une des raisons pour lesquelles il séduit un large public, » ajoute M. Bailey.
Les travaux sur papier, pourtant au cœur de sa pratique artistique, ont longtemps été négligés. L’exposition réunit des croquis anatomiques, des scènes de la vie parisienne et rurale, des portraits au pastel de son entourage et des illustrations pour des œuvres littéraires, notamment L’Assommoir d’Émile Zola.
La rétrospective, réalisée en collaboration avec le Musée d’Orsay à Paris – où elle sera présentée l’année prochaine – met en lumière un moment clé dans la carrière de Renoir : son retour au dessin préparatoire. L’artiste a développé une série d’études approfondies qui ont servi de base à ses compositions ambitieuses.
La Danse à la campagne (1883) et Les Grandes Baigneuses (1886-1887) sont présentées aux côtés de leurs esquisses et études de figures, offrant une occasion unique de voir les œuvres préparatoires réunies avec les tableaux finis.
C’est d’ailleurs la première fois que Les Grandes Baigneuses sont exposées à New York, grâce à un récent assouplissement des règles de prêt du Philadelphia Museum of Art. « Jusqu’à présent, pour étudier la genèse de ce tableau majeur, il fallait se rendre à Philadelphie, » explique M. Bailey. « Le musée de Philadelphie a fait preuve d’une grande générosité. »
L’exposition a été initiée par l’acquisition, en 2018, d’un dessin préparatoire monumental aux craies rouge et blanche pour Les Grandes Baigneuses, légué par Drue Heinz, une mécène décédée à l’âge de 103 ans. « Sa succession a été ravie que nous puissions acquérir cette œuvre, ce qui a ouvert la voie à une rétrospective complète de ses travaux sur papier, » précise M. Bailey.
Parmi les autres œuvres remarquables de « Renoir Drawings », on peut citer le portrait au pastel d’une jeune fille (Elisabeth Maître) (1879), prêté par le musée Albertina de Vienne, ainsi que des études intimes de sa femme, Aline, et de leurs jeunes fils, capturant la chaleur familiale avec une sensibilité caractéristique.
Pour Colin Bailey, un de ses coups de cœur est le portrait au pastel de son ami et confrère Paul Cézanne. « Renoir et Cézanne étaient profondément liés dès le début. Renoir se rend à L’Estaque pour travailler avec Cézanne et l’admire beaucoup. » Il révèle également une anecdote sur une dispute entre Renoir et Edgar Degas, suite à la vente d’un pastel offert par ce dernier, qui a conduit à une période de silence entre les deux artistes.
L’exposition se termine par la sculpture en plâtre Le Jugement de Paris (1914), réalisée en collaboration avec le sculpteur Richard Guino, alors que l’arthrite limitait sévèrement l’usage des mains de Renoir. « Malgré l’arthrite, il a continué à peindre des nus et des paysages ambitieux, » souligne M. Bailey. « Comme Monet et Degas, les artistes développent une sorte de mémoire musculaire qui leur permet de continuer à créer. »
« Dans le cas de Renoir, il a pu, grâce à ses dessins et à ses instructions à Guino, créer de magnifiques sculptures. Nous présentons une série de dessins liés à la sculpture et au tableau qui en est issu. Pour lui, le dessin transcende presque les médiums. Il peut travailler la sculpture, la peinture, la craie, et c’est toujours le même univers. »
Colin Bailey estime que cette exposition permettra d’approfondir la compréhension de l’œuvre de Renoir. « Les dessins permettent de voir la genèse des idées, » conclut-il. « Ils permettent également de voir l’artiste au travail et, parce qu’ils sont fragiles, souvent conservés dans les réserves des musées ou dans des collections privées, ils sont rarement visibles. J’espère que cette exposition permettra d’amplifier la compréhension de la productivité de Renoir et de révéler un artiste accompli, non seulement à travers le charbon de bois, mais aussi à travers ces magnifiques aquarelles qui surprendront peut-être le public, car elles semblent préfigurer l’œuvre de Matisse et de Bonnard. »
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