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Apprendre du 18 octobre 1945

by Nicolas Lefèvre

Publié le 18 octobre 2025 à 05h25. Le 18 octobre 1945 marque un tournant décisif dans l’histoire du Venezuela, une date à la fois célébrée comme l’aube de la démocratie et critiquée pour avoir instauré une ambiguë relation entre militaires et pouvoir civil.

  • Le renversement d’Isaías Medina Angarita a ouvert la voie à une décennie de transformations politiques majeures.
  • La Révolution d’Octobre, née d’une alliance civilo-militaire, a initié des réformes profondes, notamment l’instauration du suffrage universel et la nationalisation du pétrole.
  • L’équilibre fragile entre les pouvoirs civil et militaire, mis à l’épreuve par des tensions internes, demeure un enjeu crucial pour la stabilité du Venezuela.

Le 18 octobre 1945 est une date qui continue de diviser les Vénézuéliens. Pour certains, ce jour symbolise le début d’une ère nouvelle, celle d’une démocratie moderne et inclusive. Pour d’autres, il représente le point de départ d’une influence excessive de l’armée dans la vie politique du pays. Quoi qu’il en soit, le coup d’État qui a renversé le président Isaías Medina Angarita a profondément modifié le cours de l’histoire vénézuélienne.

Les partisans de ce renversement justifient l’action menée par les jeunes officiers comme une nécessité pour instaurer un système électoral véritablement démocratique, basé sur le vote universel, direct et secret. Ils estiment que le processus d’ouverture politique initié par Medina Angarita était trop lent et insuffisant. À l’inverse, les détracteurs dénoncent une rupture brutale avec une transition démocratique en cours, une intervention militaire qui a compromis les avancées déjà réalisées.

Au-delà de ces divergences, il est généralement admis que le 18 octobre 1945 a marqué la fin du positivisme politique, une doctrine qui avait dominé la scène vénézuélienne pendant des décennies, et l’avènement d’une nouvelle ère, celle de la démocratie libérale. Cette période a été marquée par une alliance complexe entre civils et militaires, baptisée “Révolution d’Octobre”, dont les succès et les échecs ont façonné le Venezuela contemporain.

À l’époque, des figures comme Rómulo Betancourt, leader de l’Action Démocratique (AD), rêvaient d’une république moderne, inspirée par le Plan de Barranquilla, un projet de développement économique et social pour la région. Ils souhaitaient un système politique fondé sur le vote universel et un parti politique fort, capable de garantir la stabilité et le progrès. Parallèlement, de jeunes officiers, formés dans les académies militaires, aspiraient à moderniser l’armée et à rompre avec l’héritage autoritaire de Juan Vicente Gómez, qui avait gouverné le Venezuela d’une main de fer pendant près de trente ans.

Cette convergence d’idéaux a donné naissance à une collaboration initiale, certes fragile, qui allait rapidement révéler ses contradictions. Le gouvernement issu de la Révolution d’Octobre a mis en œuvre des réformes ambitieuses : instauration du suffrage universel, avancées vers la nationalisation du pétrole, développement des services de santé et d’éducation, et affirmation d’une politique étrangère plus indépendante. Cependant, ces succès ont été assombris par des erreurs, notamment le décret n° 64 de novembre 1945, qui créait un jury chargé de sanctionner les responsables de la corruption et des abus de pouvoir. Cet instrument, censé garantir l’intégrité de l’administration publique, a été trop souvent utilisé à des fins de vengeance politique.

Cette dérive a exacerbé les tensions et la polarisation de la société vénézuélienne, notamment en raison de la domination de l’Action Démocratique dans l’administration. Les conflits se sont multipliés avec d’autres secteurs sociaux, économiques et religieux. La fracture entre civils et militaires s’est creusée, culminant avec le coup d’État du 24 novembre 1948, qui a mis fin au gouvernement de Rómulo Gallegos, élu dématiquement.

La question de la relation entre l’armée et la politique reste au cœur des débats au Venezuela. S’agit-il de la politique qui a instrumentalisé l’armée, ou de l’armée qui a conditionné la politique ? Pendant la période triennale de l’AD (1945-1948), la subordination de l’armée au pouvoir civil était davantage un objectif affiché qu’une réalité effective. Rómulo Betancourt, malgré son intelligence politique, n’a pas su anticiper l’ascension de Marcos Pérez Jiménez, un officier ambitieux qui a progressivement consolidé son pouvoir au sein de l’état-major.

Cependant, les leçons de cette expérience n’ont pas été vaines. Lors de son second mandat présidentiel (1959-1964), sous la Constitution de 1961, Rómulo Betancourt a redéfini les relations entre les pouvoirs civil et militaire sur des bases plus solides : le respect des institutions, la primauté de la loi et l’intérêt national. Il a promu les promotions basées sur le mérite, renforcé la discipline et compris que l’autorité légitime ne s’impose pas par la force, mais par la confiance mutuelle. Il a ainsi réussi à maintenir la cohésion des forces armées face aux pressions de l’extrême gauche, qui prônait la révolution, et de l’extrême droite, nostalgique de l’ordre ancien, toutes deux refusant d’accepter les règles du jeu démocratique.

Fort de cette expérience, Rómulo Betancourt a démontré que le principe constitutionnel de 1811, selon lequel « le pouvoir militaire sera préservé dans une exacte subordination à l’autorité civile », pouvait cesser d’être une simple déclaration d’intention et devenir un principe fondamental de gouvernement. Depuis 1958, cette prémisse a non seulement été consolidée comme un pilier du nouveau régime démocratique, mais a également redéfini le rôle pertinent du secteur militaire dans un système républicain.

Dans cette optique, le second gouvernement Betancourt a réintégré dans l’armée des officiers de carrière persécutés par la dictature de Pérez Jiménez, leur redonnant ainsi leur dignité et leur rôle essentiel dans la défense de la République. Son leadership civil, soutenu par le Pacte de Puntofijo, a favorisé un équilibre durable entre les institutions militaires et le pouvoir politique. Pendant des décennies, cette coopération, bien que parfois tendue, a garanti la stabilité institutionnelle et politique du pays.

En conclusion, le 18 octobre 1945 demeure une date charnière de l’histoire du Venezuela, une date riche en enseignements, tant positifs que négatifs. Le 23 janvier 1958, avec la chute de la dictature de Pérez Jiménez, a consolidé la possibilité d’une coexistence mature et équilibrée entre les pouvoirs civil et militaire, inaugurant ainsi la plus longue période de stabilité politique de l’histoire républicaine du Venezuela.

L’expérience a montré que l’avenir du Venezuela dépend de la préservation de cet équilibre fragile et nécessaire. Seule une relation fondée sur le respect mutuel, la retenue, la coopération institutionnelle et la mémoire historique partagée pourra sauvegarder les valeurs républicaines qui définissent l’identité nationale.

Que le 18 octobre ne soit pas simplement un jour de commémoration, mais une leçon vivante de maturité politique, de tolérance et de responsabilité envers le présent.

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