Le Bangladesh fait face à sa pire épidémie de rougeole avec près de 1 000 décès et 166 000 cas suspects signalés depuis mars 2026. Cette flambée, aggravée par des perturbations de vaccination et des crises politiques, coïncide avec une recrudescence historique de la dengue dans les hôpitaux du pays.
Le système de santé bangladais subit une pression sans précédent. Tandis que les autorités tentent de juguler une propagation fulgurante de la rougeole, les établissements hospitaliers luttent simultanément contre une forte vague de dengue. La propagation rapide de la maladie met en lumière les fragilités d’un programme d’immunisation touché par des années de troubles institutionnels et administratifs.
Une crise sanitaire alimentée par les lacunes de vaccination et les crises politiques
L’origine de la crise actuelle remonte à des interruptions de la vaccination systématique survenues en 2024 et 2025. Ces perturbations coïncident avec la période de bouleversements politiques marquée par le renversement de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina au terme d’un soulèvement populaire. Sous le gouvernement intérimaire qui a suivi, des modifications dans la politique d’approvisionnement et un manque de supervision ont provoqué des pénuries de vaccins.
Selon les données du ministère de la Santé, le pays a enregistré plus de 166 000 cas suspects de rougeole et 19 835 infections confirmées en laboratoire depuis le début de l’épidémie en mars 2026. Le bilan global s’élève à 999 décès, incluant une centaine de cas confirmés de décès par la rougeole, tandis que plus de 146 000 patients ont nécessité une hospitalisation. Le Bangladesh est ainsi désigné par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) comme le foyer de la plus importante épidémie de rougeole au monde.

Les experts rappellent que le pays affichait pourtant des taux de couverture satisfaisants les années précédentes, se maintenant souvent au-dessus du seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Le professeur Mahmudur Rahman, épidémiologiste et ancien directeur de l’Institut d’épidémiologie, de lutte contre les maladies et de recherche (IEDCR), a souligné que le Bangladesh n’avait pas atteint son objectif d’élimination de la rougeole en raison de lacunes dans la vaccination en 2024 et 2025.
Le professeur Mahmudur Rahman, épidémiologiste et ancien directeur de l’IEDCR, a déclaré qu’à sa connaissance, le Bangladesh n’avait jamais connu autant de décès d’enfants dus à la rougeole, et qu’ils n’avaient jamais non plus enregistré un nombre aussi élevé de patients en une seule année, qualifiant la situation de véritablement terrible et déplorant le fait que les victimes soient des enfants.
Le paradoxe des campagnes d’urgence et les défis de l’immunisation
Face à la montée des cas constatée dès le début de l’année 2026, les autorités ont enclenché une campagne d’urgence dès le mois d’avril. Près de 20 millions de doses de vaccins ont été administrées à travers le territoire. Pourtant, cette apparente réussite statistique masque des failles structurelles importantes dans l’évaluation des populations cibles.

Mushtuq Hussain, ancien responsable scientifique de l’IEDCR, pointe du doigt des estimations démographiques initiales sous-évaluées. Lors du lancement de la campagne rougeole-rubéole en avril, l’objectif officiel visait environ 18 millions d’enfants. Quelques mois plus tard, une campagne de supplémentation en vitamine A a ciblé 24 millions d’enfants dans la même tranche d’âge, révélant un écart de près de six millions de mineurs.
Cette distorsion explique pourquoi le pays dépasse son objectif initial de vaccination tout en laissant perdurer des poches d’enfants non protégés. Les enquêtes nationales corroborent cette érosion de l’immunité : la couverture vaccinale de première dose est passée de l’époque précédente à des taux inférieurs, tandis que des lacunes similaires ont touché la seconde dose, le tout restant en deçà du niveau requis pour bloquer la transmission de ce virus hautement contagieux.
Hôpitaux sous tension : la double menace de la rougeole et de la dengue
La gestion sanitaire est d’autant plus difficile que les services hospitaliers doivent faire face simultanément à une épidémie de dengue d’une rare intensité. Plus de 45 000 patients ont été admis pour la dengue depuis le début de l’année, avec des pics quotidiens marqués par de nouveaux records de décès et d’admissions. Les structures de santé publique peinent à absorber l’afflux massif de malades.

À l’hôpital universitaire Shaheed Suhrawardy de Dacca, initialement calibré pour recevoir 1 350 patients, les équipes médicales accueillent plus de 2 350 personnes. Le docteur Nanda Dulal Saha, directeur par intérim de l’établissement, a déclaré que les patients affluaient et qu’il était très difficile de tous les accueillir, précisant que de nombreux enfants atteints de la rougeole doivent être soignés directement à même le sol en raison de la pénurie de lits et de solutions de perfusion pédiatrique.
La détresse des familles s’ajoute à la fatigue du personnel soignant. Les cas dramatiques se multiplient dans les services de soins intensifs, où de jeunes enfants, fragilisés par des affections respiratoires préexistantes, succombent rapidement aux complications de la rougeole contractée avant que le vaccin n’ait eu le temps d’agir.