L’obsession présumée de Jeffrey Epstein pour Vladimir Nabokov, et plus particulièrement pour son roman Lolita, soulève des questions troublantes sur la psyché du financier décédé et la manière dont il tentait de se présenter. Des documents récemment rendus publics révèlent une fascination troublante pour l’œuvre controversée, allant de l’acquisition de multiples éditions à des références directes dans sa correspondance.
Les fichiers Epstein, divulgués par le Congrès, contiennent des photographies d’une jeune femme ou d’une jeune fille portant les premières lignes de Lolita inscrites à l’encre noire sur sa peau. Le roman, publié en France en 1955, est si intimement lié à la pédophilie qu’il contient deux mots – « Lolita » et « nymphette » – désignant les jeunes filles qui attirent sexuellement les hommes adultes.
Contrairement à toute prudence, Epstein semblait afficher ouvertement son intérêt pour l’œuvre de Nabokov. Le journaliste Michael Wolff, qui préparait un profil d’Epstein, a témoigné qu’il ne gardait sur sa table de chevet qu’un seul livre : Lolita. Wolff a rapporté qu’Epstein était « un grand fan de Nabokov », sans ironie. Lorsqu’un vérificateur des faits a contacté Epstein pour confirmer cette information, celui-ci a transmis le message à Wolff, accompagné d’une note laconique : « nfw » (pour « no fucking way » – pas question).
Epstein possédait une première édition de Lolita et avait commandé une version annotée pour son Kindle en 2019, seulement 43 jours avant son arrestation. Cependant, l’idée qu’il était un véritable admirateur de Nabokov semble improbable. Dans une correspondance datant de 2018 avec Elisa New, professeure d’anglais à Harvard et épouse de Larry Summers, Epstein a demandé à New de lui procurer son exemplaire de Lolita. New a suggéré à Epstein de lire My Ántonia de Willa Cather, estimant que ce roman partageait des thèmes similaires avec Lolita, en explorant l’impact durable d’une jeune fille sur la vie d’un homme. Une comparaison que l’on pourrait juger aussi inappropriée que de rapprocher Moby Dick et Délivrance.
Il est peu probable qu’Epstein ait réellement lu Lolita, ou qu’il en ait compris la subtilité. Le roman, comme Feu pâle, est une œuvre complexe qui échappe à la compréhension d’un esprit aussi pragmatique et dépourvu de sensibilité que celui d’Epstein. Ses goûts littéraires, révélés par ses achats en ligne, étaient éclectiques mais souvent superficiels : des ouvrages sur la finance, le pouvoir et le sexe, ainsi que des romans d’espionnage de qualité médiocre et des publications à caractère pornographique.
Parmi ses acquisitions figuraient Le Prisonnier du sexe de Norman Mailer, un essai antiféministe controversé, et Zéro K de Don DeLillo. Il achetait également des romans de la série Flashman, une version victorienne et maladroite de James Bond, ainsi que L’Homme d’orgie, un roman d’espionnage érotique des années 1960. L’auteur de cet article a consulté des extraits en ligne et les a trouvés tellement mauvais et datés qu’il a éprouvé de la pitié pour Epstein, un multimillionnaire qui préférait la compagnie de ces œuvres à celle de personnes et d’expériences enrichissantes.
L’attrait d’Epstein pour Lolita ne résidait probablement pas dans sa qualité littéraire, mais dans son potentiel à projeter une image de sophistication intellectuelle. Il s’agissait d’une tentative maladroite d’impressionner des personnes qui ne connaissaient peut-être même pas l’orthographe du nom de Nabokov. Cependant, le roman est une satire mordante de son propre narrateur, Humbert Humbert, un violeur, un meurtrier et un manipulateur narcissique. Humbert est une figure répugnante, dont la perversion est dépeinte avec une cruauté implacable par Nabokov.
L’ironie est frappante : Epstein, comme Humbert, a échappé à la justice en mourant prématurément. Il est possible qu’Epstein se soit identifié à Humbert, ou qu’il ait simplement été attiré par l’idée de la transgression et du pouvoir. Mais il est plus probable qu’il ait mal interprété Lolita, la considérant comme une forme de pornographie intellectuelle. Une erreur commise également par certains des premiers critiques du roman, qui ont vu de l’érotisme là où il n’y en avait pas.
En fin de compte, l’obsession d’Epstein pour Lolita témoigne de sa profonde incompréhension de la littérature, de la sexualité humaine et de la moralité. Il s’agissait d’une tentative désespérée de se donner une image de lui-même, une image qui ne correspondait en réalité à rien de réel.