Publié le 23 décembre 2025 à 09h44 (heure d’Afrique de l’Est). L’histoire de la Nativité, avec Marie en quête d’un lieu sûr pour accoucher, résonne douloureusement avec la réalité actuelle : au Kenya, comme dans de nombreux pays, des femmes meurent encore chaque jour en raison d’un accès insuffisant aux soins obstétricaux d’urgence.
- Environ 260 000 femmes sont décédées dans le monde en 2023 des suites de complications liées à la grossesse ou à l’accouchement.
- Au Kenya, le taux de mortalité maternelle reste élevé, avec environ 342 décès pour 100 000 naissances vivantes.
- Une proportion alarmante de décès maternels et néonatals au Kenya survient la nuit, les week-ends ou pendant les jours fériés, en raison d’une diminution du personnel et des ressources disponibles.
Chaque Noël, l’Évangile selon Luc nous rappelle une scène poignante : « Et elle enfanta son fils premier-né, et l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, car il n’y avait pas de place pour eux dans l’auberge » (Luc 2:7). Au-delà de la dimension spirituelle, cette image devrait nous interpeller. Car, deux mille ans plus tard, le manque de place – au sens figuré, l’absence de ressources et d’accès aux soins – demeure l’une des menaces les plus graves pour les femmes enceintes.
La mortalité maternelle reste une crise sanitaire mondiale discrète. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’environ 260 000 femmes sont décédées en 2023 des suites de complications liées à la grossesse ou à l’accouchement, soit plus de 700 femmes chaque jour. La quasi-totalité de ces décès survient dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, et la plupart pourraient être évités. Les causes sont bien connues : hémorragies, infections, hypertension artérielle et dystocie – des complications qui ne devraient plus entraîner la mort de femmes au XXIe siècle.
Le Kenya n’échappe pas à cette réalité. Le taux de mortalité maternelle y reste inacceptablement élevé, s’élevant à environ 342 décès pour 100 000 naissances vivantes. Mais ce qui devrait particulièrement nous interpeller, c’est le contexte de ces décès. Selon le rapport 2017 de l’Enquête confidentielle sur les décès maternels au Kenya (CEMD), sept décès maternels sur dix surviennent la nuit, le week-end ou pendant les jours fériés. Le même schéma se vérifie pour les nouveau-nés : entre 50 et 70 % des décès néonatals surviennent pendant ces périodes.
Ces décès ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont la conséquence de faiblesses systémiques prévisibles. La nuit, les établissements de santé manquent de personnel. Le week-end, les décideurs sont souvent absents. Les jours fériés, les réserves de sang diminuent, les délais de transport s’allongent et les systèmes de référence sont ralentis. Pourtant, le travail ne respecte pas les horaires. La biologie ne connaît pas les jours de repos.
L’histoire de Marie résonne de manière troublante avec la situation actuelle. Une femme qui a tout fait correctement se retrouve confrontée à des portes closes. Pas de lit disponible, pas d’intimité, pas d’assistance médicale qualifiée à proximité. Elle accouche malgré tout. Contre toute attente, elle survit. Pour certains, c’est un miracle dû à la naissance du Fils de Dieu. Mais, aujourd’hui, de nombreuses femmes ne sont pas aussi chanceuses.
Dans nos hôpitaux, le « manque de place » prend des formes variées : absence de lit en maternité, pénurie de sang dans les banques, manque d’ambulance pour les transferts, absence d’anesthésiste de garde, équipe de bloc opératoire indisponible à 2 heures du matin. En tant que spécialiste en médecine maternelle et fœtale, j’ai été témoin de ces situations trop souvent. Une femme arrive après des heures de travail difficile. L’équipe est épuisée, les fournitures limitées, les décisions prises à la hâte. Parfois, nous réussissons. Parfois, une tragédie survient, avec la perte d’une mère – ou d’un bébé – qui n’aurait jamais dû mourir.
Il ne s’agit pas d’un manque de compassion. Les professionnels de santé se soucient profondément de leurs patientes. C’est un échec des systèmes.
Heureusement, des solutions existent. Des initiatives telles que EWENE – Mettre fin aux décès maternels, néonatals et mortinataux évitables – coprésidée par l’OMS, l’UNICEF et l’UNFPA, visent à garantir qu’aucune femme enceinte, mère ou nouveau-né ne soit laissée pour compte, quel que soit son lieu de résidence. L’accent est mis sur des interventions à fort impact, un accès équitable aux soins et une qualité irréprochable, à toute heure et tout le jour. Ces efforts internationaux et locaux offrent une opportunité cruciale de changer de cap.
Les leçons que nous avons tirées en tant que pays nous confrontent à une vérité inconfortable : la plupart des décès maternels et néonatals sont le résultat d’échecs politiques, avant d’être médicaux. Les pays qui ont investi de manière constante dans des accouchements assistés par du personnel qualifié, des soins obstétricaux d’urgence, des systèmes de référence fonctionnels et des services de transfusion sanguine fiables ont considérablement réduit le nombre de décès.
La bonne nouvelle, c’est que sauver des mères ne nécessite pas nécessairement des technologies coûteuses. Cela exige une planification pour les nuits, un personnel suffisant pour les week-ends, des réserves de sang pour les jours fériés. Il faut considérer l’accouchement comme une infrastructure nationale essentielle, et non comme un événement qui peut être géré avec de la bonne volonté et de l’improvisation.
Noël est une période de générosité et de réflexion. Mais la santé maternelle ne peut pas dépendre de simples élans de compassion saisonniers. La compassion sans préparation ne sauve pas des vies. Le respect sans réforme ne change rien.
Deux mille ans après que Marie ait accouché sans chambre dans l’auberge, aucune femme au Kenya – ni ailleurs – ne devrait encore se voir refuser des soins en raison du manque de place, de personnel, de sang ou d’assistance, simplement parce qu’il est nuit, un week-end ou un jour férié. La manière dont nous prenons soin des femmes au moment de la naissance est une mesure de nos priorités, de nos systèmes et de notre humanité.
« Et elle enfanta son fils premier-né, et l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, car il n’y avait pas de place pour eux dans l’auberge. »
Luc 2:7
Dr Richard Mogeni est obstétricien et gynécologue consultant, président de la Société d’obstétrique et de gynécologie du Kenya – North Rift
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