Publié le 24 octobre 2025 à 21h35. Le nouveau film de Scott Cooper, Deliver Me From Nowhere, explore la genèse de l’album emblématique de Bruce Springsteen, Nebraska, révélant un processus créatif profondément ancré dans les blessures de l’enfance et une quête de réconciliation avec un père distant.
- Le film met en lumière la période de création de l’album Nebraska, considéré comme un tournant artistique pour Springsteen.
- L’enfance du chanteur, marquée par une relation complexe avec son père, est présentée comme une source d’inspiration majeure pour ses chansons.
- Si le film explore le processus créatif, certains critiques estiment qu’il minimise l’importance de l’engagement de Springsteen envers la musique américaine et ses traditions.
Deliver Me From Nowhere s’ouvre sur une Amérique en noir et blanc, dans les années 1950. On y voit la mère de Bruce Springsteen emmenant son jeune fils chercher son père dans un bar local. Ce dernier, un ouvrier frustré et colérique, incarne une figure paternelle intimidante, interprétée avec force par Stephen Graham, connu pour son rôle dans la série Netflix Adolescence. Le film bascule ensuite dans les années 1981, avec l’interprétation de l’acteur Jeremy Allen White dans le rôle de Springsteen, au sommet de sa gloire après la tournée de son album The River, son premier disque à atteindre les sommets des classements du Billboard.
Malgré son succès, Springsteen se sent alors en panne d’inspiration. Il s’installe dans une maison louée par sa direction et commence à écrire de nouvelles chansons, qu’il enregistre seul, dans un format acoustique initialement destiné à des démos. La maison est suffisamment proche de son enfance pour qu’il puisse y retourner, se cachant parfois pour observer et s’imprégner de l’atmosphère pesante des lieux avant de retourner écrire. Le film adopte un rythme répétitif : Springsteen écrit Nebraska, alternant les séances d’écriture avec des flashbacks sur son père, tantôt ivre de colère, tantôt plongé dans la mélancolie. Un souvenir refait surface, il enregistre une chanson sur cassette et l’envoie à son manager, Jon Landau, qui la décrit comme « sombre » et « condamnée » à sa femme (interprétée par Grace Gummer dans un rôle secondaire peu développé).
Sorti dans sa forme brute, avec ses arrangements acoustiques minimalistes, Nebraska deviendra l’album le moins conventionnel de Springsteen, mais aussi l’un des plus acclamés par la critique. Une collection de ballades poignantes sur des personnages de la classe ouvrière désespérés, qui marquent une rupture avec ses œuvres précédentes. Selon Scott Cooper,
« Nebraska est la chose la plus punk que Bruce ait jamais faite, non pas dans son son, mais dans son esprit. »
Cette affirmation, reprise par The New York Times, peut surprendre, car Nebraska ressemble en réalité à la seule chanson punk entendue dans le film, « Frankie Teardrop » du groupe Suicide. Cette chanson a profondément marqué Springsteen lors de la création de l’album, et partage avec elle un paysage sonore épuré et hanté par la réverbération. Nebraska est la seule fois où Springsteen a exploré un son aussi lo-fi et étrange, mais cet esprit imprègne l’ensemble de son œuvre, notamment dans les thèmes abordés par Suicide, comme la vie d’un ouvrier usé par le travail et marié trop jeune, un personnage que l’on retrouve dans de nombreux albums de Springsteen.
Le scénario de Cooper regorge de ces occasions manquées. Le film semble s’intéresser au processus créatif – une réflexion de Landau sur la qualité insaisissable du sifflement de la bande magnétique est particulièrement frappante – mais ignore en grande partie les sessions d’enregistrement infructueuses avec un groupe complet qui ont finalement convaincu Springsteen de publier les démos telles quelles. On aperçoit brièvement « Born in the USA », également composé et enregistré à l’origine sous forme de démo acoustique pendant la période Nebraska, avec Jeremy Allen White interprétant la version finale, plus rock, de ce titre devenu un hymne. Cette version avait été arrangée avec succès pour le groupe à partir des démos de Springsteen, mais a finalement été retenue pour son album de 1984.
Ce choix narratif, qui met l’accent sur l’atmosphère sombre de Nebraska, s’explique par le contexte du film. Comme les documentaires musicaux, souvent issus des détenteurs des droits d’un artiste, le biopic est également un investissement dans son catalogue. Le biopic de Bob Dylan sorti l’année dernière, A Complete Unknown, avait été précédé d’un accord lucratif par lequel le catalogue de Dylan avait été vendu à Universal Music pour plus de 300 millions de dollars. De même, le catalogue de Springsteen a rapporté environ 550 millions de dollars à Sony Music Entertainment en 2021. Il n’est donc pas surprenant que les biopics d’artistes tendent à être des récits de « Grands Hommes », reconnaissant implicitement que le musicien est également une marque.
Les limites de ce genre sont particulièrement évidentes dans le cas de Springsteen, dont la musique a été un canal pour des énergies américaines bien plus vastes que sa propre personne. Né en 1949, Springsteen était davantage un spectateur qu’un acteur des bouleversements sociaux de l’Amérique d’après-guerre. Son album de 1973, American Graffiti, avec son esthétique hot-rod, était commercialisé avec le slogan « Où étiez-vous en 62 ? » À 13 ans, Springsteen était trop jeune pour conduire, mais il s’est néanmoins approprié l’imagerie de James Dean et la culture automobile de l’époque. Ses chansons emblématiques promouvaient un idéal d’évasion, alimenté par un imaginaire nostalgique accumulé durant son enfance. Sa composition la plus célèbre, « Racing in the Street », cite des chansons de dragsters de Motown et de Brian Wilson tout en racontant l’histoire d’un rêve brisé.
Springsteen a toujours été un fervent défenseur de la vitalité du rhythm and blues américain, dès ses débuts dans un groupe de bar sur la promenade d’Asbury Park. Ses concerts épiques promettaient une utopie rock’n’roll, se distinguant par sa capacité à diriger les chants, à mobiliser le public et à galvaniser ses camarades du E Street Band dans une exhortation quasi religieuse. Son énergie rétro s’est avérée pertinente dans un contexte de déclin industriel et de prospérité en voie de disparition. Ses chansons sur la jeunesse fanée et les promesses non tenues évoquaient une innocence perdue et reflétaient cette perte avec amertume.
Avant et après Nebraska, Springsteen a écrit sur la lassitude, les rêves brisés, la rage contenue et la peur existentielle qui imprègnent les petites villes américaines. Mais Nebraska était son invocation la plus directe de la grammaire sur laquelle le rock and roll a été construit : rave-ups rockabilly, lamentations folkloriques, harmonica Delta, imagerie gospel. Si l’inspiration est venue en partie de la fatalité qui pesait sur la lignée masculine des Springsteen, elle a néanmoins été transmise à travers des paroles sur des figures archétypales confrontées à des problèmes universels : l’argent, l’amour, la fuite, la prison. La chanson titre est une ballade de hors-la-loi, inspirée de l’histoire de Charles Starkweather, un tueur en série des années 1950, interprété par Martin Sheen dans le film culte de Terrence Malick, Badlands (1973). Dans la lignée de standards tels que « Frankie and Johnny » et « Stagger Lee », la chanson s’inspire de faits divers et de légendes urbaines.
Dans Deliver Me From Nowhere, Nebraska apparaît comme un aboutissement, mais aussi comme une nécessité pour Springsteen, une étape qu’il devait franchir pour pouvoir reformer le E Street Band et réaliser l’album qui le propulsera au rang de superstar. En réalité, Nebraska est à la fois un triomphe personnel et artistique, une œuvre majeure dans une carrière consacrée à canaliser les mythes de l’Amérique moderne et à les inscrire dans la mémoire collective. La ressemblance entre Starkweather et James Dean, soulignée par Malick et Sheen dans Badlands, est sans doute aussi pertinente pour Springsteen et cet album que pour tout ce qui lui rappelle son père.
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