Publié le 10 janvier 2024 04:23:00. L’Iran est secoué par des manifestations d’une ampleur inédite depuis des années, alimentées par la crise économique et le mécontentement face au pouvoir religieux. La répression s’intensifie, mais le régime semble plus fragile que jamais.
- Des centaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues pour protester contre la détérioration de la situation économique et la politique du régime.
- Au moins 38 personnes ont été tuées et plus de 2 200 arrêtées lors des affrontements avec les forces de l’ordre.
- Le régime a coupé l’accès à Internet et fait face à des signes de contestation inédits, comme l’abandon du port du voile obligatoire par de nombreuses femmes et une baisse de la fréquentation des mosquées.
La République islamique d’Iran est confrontée à l’une de ses crises les plus graves depuis sa création en 1979. Les manifestations actuelles, qui durent depuis maintenant 13 jours, sont le reflet d’une colère profonde face à la situation économique désastreuse, exacerbée par les sanctions internationales qui ont entraîné une chute drastique de la valeur de la monnaie et une flambée des prix des produits de première nécessité.
La répression est brutale. Les forces de sécurité ont déjà tué au moins 38 manifestants et arrêté plus de 2 200 personnes. Malgré cela, le mouvement de protestation ne faiblit pas, et des signes de contestation inédits émergent. Le régime a notamment coupé l’accès à Internet, dans une tentative désespérée de contrôler l’information et d’empêcher la coordination des manifestants. Des bâtiments gouvernementaux à Téhéran ont même été incendiés.
L’Iran a connu des vagues de protestation par le passé. En 2009, des accusations de fraude électorale avaient déclenché des manifestations massives, réprimées avec une violence extrême par les forces de l’ordre de l’Ayatollah Khamenei. En 2022, plus de 500 personnes auraient été tuées lors de manifestations suite à la mort en garde à vue de Mahsa Amini, une jeune femme arrêtée pour avoir refusé de porter le voile obligatoire. Mahsa Amini est devenue un symbole de la lutte pour les droits des femmes en Iran.
Mais cette fois, la situation semble différente. Depuis la guerre avec Israël et les États-Unis en juin dernier, une véritable révolution culturelle est en cours, notamment chez les jeunes nés après 1979. De plus en plus de femmes, et pas seulement les plus jeunes, abandonnent le port du voile obligatoire dans les grandes villes, un signe visible de l’affaiblissement du contrôle du régime islamique. Parallèlement, on observe une baisse spectaculaire de la fréquentation des mosquées, ce qui peut être interprété comme une forme de rejet silencieux de l’islam « officiel ».
Autre signe inquiétant pour le régime, des unités de police ont déposé les armes et rejoint les manifestants dans la ville d’Abadan. Dans le passé, les revenus pétroliers importants permettaient au régime de récompenser ses forces de sécurité et une partie de la population. Les sanctions, en réduisant ces revenus (2 200), affaiblissent également son soutien.
L’Ayatollah Khamenei a tenté de faire preuve de fermeté lors de la prière du vendredi, mais son discours, prononcé devant une assemblée de loyalistes soigneusement sélectionnés, n’a probablement pas convaincu les manifestants. Certains observateurs comparent la situation actuelle à celle de Nicolae Ceaușescu en Roumanie en 1989, qui avait convoqué un rassemblement de masse pour afficher la stabilité du régime avant d’être renversé quelques semaines plus tard. Le cas Ceaușescu sert d’avertissement.
En se rappelant la chute du Shah en 1979, qui a conduit à l’établissement de la République islamique, il est important de souligner que ce sont les grèves des travailleurs du pétrole et des commerçants dans les bazars de Téhéran qui ont paralysé l’économie, en plus des manifestations de rue. La chute du mur de Berlin en 1989, qui a entraîné des changements politiques et économiques majeurs en Europe de l’Est, n’est pas forcément un modèle pertinent pour une éventuelle révolution iranienne. Une comparaison plus appropriée pourrait être faite avec la prise de la Bastille en 1789.
Comme lors de la Révolution française, une révolte réussie en Iran doit être le fruit d’une contestation idéologique nationale, et non d’un régime imposé de l’extérieur. La révolution iranienne actuelle présente déjà toutes ces caractéristiques. À l’image de Marianne, symbole de la République française, arborant un foulard rouge dans le célèbre tableau de Delacroix, les femmes iraniennes ont courageusement choisi de se débarrasser du voile, défiant ainsi les normes religieuses.
Les hauts responsables du régime qui fuient l’Iran pourraient trouver refuge au sud du Liban, sous la protection du Hezbollah, plutôt qu’à Moscou. Mais les dizaines de milliers de personnes chargées de faire respecter l’ordre par le régime n’auront nulle part où aller si les troubles persistent. C’est pourquoi ils répriment avec autant de violence, mais ils pourraient bien être confrontés à la justice populaire si le régime s’effondre.
Une purge brutale, rappelant les exécutions de la Bastille et les violences qui ont suivi la révolution de 1979, est probable. La désintégration du régime pourrait entraîner un effondrement régional, en particulier dans les régions à forte présence de minorités ethniques, comme le Kurdistan à l’ouest ou le Baloutchistan au sud-est.
Une telle instabilité pourrait être atténuée si les États-Unis et leurs alliés levaient rapidement les sanctions contre un nouvel Iran et lui offraient des avantages économiques. Cependant, l’Amérique et Israël voudront également s’assurer que tout programme nucléaire iranien soit abandonné. Pour l’instant, il ne reste qu’à espérer un Iran pacifique et démocratique, quelle que soit la manière dont son histoire sera écrite.
Mark Almond est directeur du Crisis Research Institute, Oxford