Une plongée fascinante, quoique parfois troublante, dans l’univers de Cecil Beaton, photographe de la jet-set et créateur de costumes oscarisés, est proposée au National Portrait Gallery de Londres. L’exposition, intitulée « Cecil Beaton’s Fashionable World », révèle un artiste obsédé par la beauté, le statut social… et sa propre image.
Dès l’entrée, une reproduction grandeur nature d’une photographie couleur de 1948, initialement publiée dans Vogue, saisit l’attention. Huit femmes élégantes, vêtues de robes du créateur Charles James, sont capturées dans une pièce aux boiseries françaises du XVIIIe siècle. Elles semblent absorbées par leur propre conversation, indifférentes à l’objectif, et surplombent le visiteur, créant un sentiment d’exclusion.
Cette impression se renforce tout au long du parcours. L’exposition présente Beaton comme un observateur acerbe de la haute société, dont il était lui-même un acteur privilégié. On y découvre seize tirages argentiques de sa première exposition au NPG en 1968 – une première pour un photographe dans un musée britannique. Ces portraits somptueux et théâtraux, aux lèvres sombres, témoignent d’une époque révolue, celle de l’élégance.
Beaton était connu comme le « Roi de Vogue », où il a travaillé pendant près d’un demi-siècle. Mais il était aussi son propre sujet de prédilection. L’exposition inclut une caricature amusante réalisée par Anthony Wysard, ainsi que des photographies de Dorothy Wilding et Francis Goodman, qui mettent en évidence son talent de performeur. Il ne jouait jamais le même rôle deux fois.
Dès qu’il en eut les moyens, Beaton se mit à réaliser des autoportraits, mais il est difficile de déterminer quelle pose révèle le véritable visage de l’artiste. Un extrait de son journal d’enfance, présenté dans les cartels, est éloquent : « Je ne veux pas que les gens me connaissent tel que je suis réellement, mais tel que j’essaie et prétends être. »
Cette propension à la mise en scène a fait de lui un excellent photographe de mode, mais pas nécessairement un portraitiste de talent. Les expressions de ses modèles sont souvent fades, les poses répétitives. Ses décors, expérimentations audacieuses avec des feuilles d’aluminium, des tissus et des fleurs fraîches, sont souvent plus intéressants que les sujets eux-mêmes. Cette maîtrise des textiles a contribué à son succès en tant que créateur de costumes, des tenues confectionnées pour sa sœur cadette à ses créations primées aux Oscars pour My Fair Lady, qui concluent l’exposition.
L’exposition propose également un détour par une petite sélection de photographies de guerre prises par Beaton. Son portrait d’une fillette de trois ans, victime des bombardements, assise dans un hôpital, la tête bandée et serrant une poupée, a fait la une du magazine Time et est devenu mondialement célèbre. Cependant, certaines autres images semblent esthétiser le conflit : les soldats posent avec des regards sombres, à la manière de mannequins.
Il est malaisant de constater à quel point l’idéal de beauté de Beaton était étroit, surtout lorsqu’on se souvient de l’incident où il a inclus une insulte antisémite (si petite qu’il fallait une loupe pour la voir) dans un dessin pour Vogue. Une photographie de 1929 de l’actrice sino-américaine Anna May Wong, qui pose avec une nonchalance élégante, attire particulièrement l’attention. Beaton y déploie toute sa romance et son expertise photographique, avec un résultat saisissant. Ce portrait se distingue non seulement par sa beauté, mais aussi parce que Wong est la seule femme de couleur présente dans l’exposition, qui compte plus de 200 œuvres. C’est le reflet d’une époque, mais aussi des préférences de Beaton : il semblait privilégier les femmes blanches aux traits classiques et légèrement masculins, typiques de l’époque édouardienne.
Son travail ne visait pas la représentation, et cette artificialité finit par lasser. Même ses soldats en temps de guerre ressemblent à des mannequins. On se souvient que l’un de ses premiers sujets en dehors de sa famille fut l’historien Steven Runciman. Ils se rencontrèrent à Cambridge après que Beaton ait accidentellement mis le feu au chapeau de paille d’un passant en jetant une cigarette par la fenêtre. Beaton décrivit Runciman comme « énorme, laid et fort », mais sur la photographie, il apparaît pensif, timide, un jeune homme tenant une fleur. Beaton avait su voir autre chose en lui. C’est l’un des rares moments de profondeur émotionnelle de l’exposition.
« Cecil Beaton’s Fashionable World » soulève plus de questions sur l’homme derrière les images que sur l’évolution de la photographie de mode. L’exposition révèle de nombreuses facettes de sa personnalité, souvent issues des comptes rendus souvent acerbes qu’il consignait dans ses journaux intimes. Ses carnets de notes sur Greta Garbo, avec laquelle il entretenait une relation tumultueuse, frôlent même l’obsession. Il l’a photographiée un jour vêtue de clown, persuadée qu’il s’agissait d’une séance privée, mais l’image a fini par paraître dans Vogue. Il semble qu’il n’y avait que peu de limites à ce que Beaton était prêt à faire pour gravir les échelons sociaux – il a même tenté de faire changer le code postal de sa maison pour qu’il appartienne au quartier W1.
L’œuvre de Cecil Beaton est omniprésente en ce moment. Une autre exposition lui est consacrée au Garden Museum de Londres, qui vient de fermer ses portes. Les fantaisies et les pitreries sont agréables, mais « A Fashionable World » est superficielle, renforçant une conception anglaise de la beauté et de la mode qui apparaît aujourd’hui restrictive et provinciale. C’est peut-être le monde de Beaton, mais je suis heureuse de ne pas avoir à y vivre.
