Six ans après avoir signé l’accord de retrait de l’Union européenne, le Royaume-Uni fait face à un bilan économique et social désastreux. Face à cet échec, le gouvernement britannique commence à explorer un rapprochement avec Bruxelles, sans pour l’instant évoquer ouvertement un retour.
Le vice-Premier ministre David Lammy a récemment reconnu que le Brexit avait « gravement porté atteinte à notre économie ». Cette affirmation est corroborée par une étude du National Bureau of Economic Research américain, qui estime que le PIB britannique accuse un retard de 8 % par rapport à ce qu’il aurait été si le pays était resté dans l’UE. L’investissement a diminué de 12 à 18 %, l’emploi de 3 à 4 %, et la productivité a également baissé dans les mêmes proportions. En d’autres termes, le Brexit a engendré une perte économique considérable.
Les conséquences se font sentir dans les finances publiques. Un rapport de la bibliothèque de la Chambre des communes évalue à 90 milliards de livres sterling (environ 105 milliards d’euros) le coût annuel en impôts perdus en raison de la baisse de la productivité et de l’emploi, soit 8 % du PIB. Pour compenser, les gouvernements successifs, conservateurs puis travaillistes, ont augmenté les impôts à un niveau record, représentant environ 3 000 livres sterling (environ 3 500 euros) par personne. Malgré ces efforts, les services publics sont plus malmenés que jamais.
La promesse de Boris Johnson d’économiser 350 millions de livres sterling par semaine en cessant de verser des contributions à Bruxelles s’est révélée illusoire. Les économies réalisées, estimées à 18,2 milliards de livres sterling par an, sont largement dépassées par les 90 milliards de livres sterling de pertes économiques induites par le Brexit.
Par ailleurs, l’objectif de limiter l’immigration n’a pas été atteint. Au contraire, le nombre de nouveaux arrivants est passé d’environ 800 000 par an avant l’accord de retrait à plus de 1,3 million en 2022 et 2024, atteignant un pic de 1,5 million en 2023. La diminution du solde migratoire net est principalement due à une augmentation de l’émigration des citoyens britanniques, qui a doublé, passant de 500 000 à 700 000 personnes par an.
Les accords commerciaux promis par le Royaume-Uni indépendant n’ont que très peu abouti, et les perspectives d’amélioration restent incertaines, notamment en raison de la politique commerciale protectionniste de Donald Trump. La « liberté réglementaire » britannique s’est traduite par une simple reproduction des réglementations européennes afin de préserver les échanges avec l’UE.
Les chiffres témoignent de cette situation : depuis 2020, le PIB de la zone euro a augmenté de 6,4 %, contre 5,3 % au Royaume-Uni. L’inflation a également été plus forte en Grande-Bretagne, atteignant 28,25 % contre 22,82 % dans la zone euro.
Les conservateurs, dont le capital politique est fortement entamé par le Brexit, sont au plus bas de leur histoire en termes de représentation parlementaire et d’intention de vote. Les travaillistes, bien qu’opposés au Brexit, se trouvent dans une position délicate. Ils ont promis de ne pas rejoindre le marché unique ni l’union douanière, des engagements qui limitent leur marge de manœuvre et ne satisfont pas leurs propres électeurs.
Le Premier ministre Keir Starmer se contente pour l’instant de chercher à aligner le Royaume-Uni sur certaines réglementations européennes et de négocier sa réintégration dans des programmes tels que les échanges universitaires Erasmus et les connexions énergétiques. « Pour parvenir à un redressement économique, nous devons continuer à réduire les frictions, à progresser vers une relation plus étroite avec l’UE, et accepter que cela nécessite des concessions », a-t-il déclaré récemment.
Cependant, ces mesures limitées n’auraient qu’un impact marginal sur le PIB britannique, estimé à moins de 1 %. La majorité des 7 % de PIB perdus sont liés à la sortie du marché unique et de l’union douanière. « Il est surprenant de constater à quel point le Chancelier de l’Échiquier et le Premier ministre déplorent les coûts du Brexit sans proposer de solution pour changer la donne », critique Joël Reland, chercheur au think tank UK In A Changing Europe. « Si le gouvernement souhaite une croissance économique, le retour à l’UE est la solution la plus simple. La plupart des économistes le reconnaissent. Le problème est politique. »
Les sondages d’opinion révèlent une majorité de Britanniques favorables à un retour dans l’UE, bien que la marge varie considérablement. Un consensus plus large se dégage en faveur d’une relation plus étroite avec l’UE, avec 55 % de personnes y étant favorables contre 30 % d’opposants.
La difficulté réside dans la manière de présenter politiquement un tel revirement, notamment au sein du Parti travailliste, qui craint de perdre le soutien des régions ayant voté pour le Brexit. Le vice-Premier ministre David Lammy a d’ores et déjà ouvert la voie : « Notre avenir est inextricablement lié à celui de l’UE, et nous devons travailler délibérément dans les années à venir pour nous en rapprocher. » Il a également souligné que « des pays comme la Turquie, au sein de l’union douanière, en tirent des bénéfices et voient leur économie croître ».
Le paysage politique se structure autour de deux blocs : les conservateurs et les Réformistes, le parti de Nigel Farage, qui prônent un maintien en dehors de l’UE, et un bloc « progressiste » composé des Libéraux-Démocrates, des Verts et des nationalistes gallois et écossais, qui souhaitent un retour dans le club. L’avenir dépendra de la position des travaillistes, le seul parti de gauche qui hésite encore. Surtout si Keir Starmer, confronté à un gouvernement instable et à un mécontentement croissant au sein de ses rangs, devait affaiblir sa position dans les mois à venir.
En définitive, la grande tragédie du Brexit réside dans le refus du Royaume-Uni de faire des compromis. Le projet de Boris Johnson de « manger son gâteau sans prendre de poids », c’est-à-dire de bénéficier des mêmes avantages sans assumer les mêmes obligations, s’est soldé par un échec retentissant. La crainte de rouvrir cette boîte de Pandore paralyse aujourd’hui les hommes politiques, mais la prise de conscience de l’échec de cette décision grandit, et il n’est qu’une question de temps avant qu’un dirigeant politique ne décide que les bénéfices d’un retour dans l’UE dépassent les risques.