Home SantéComment Berlin a géré Corona avec des manœuvres logistiques et politiques

Comment Berlin a géré Corona avec des manœuvres logistiques et politiques

by Sophie Martin

Des procès-verbaux inédits de l’équipe de crise du Sénat de Berlin révèlent que les décisions prises pendant la pandémie de Covid-19, notamment les confinements, les règles sanitaires et la campagne de vaccination, ont été largement influencées par des considérations logistiques et de communication politique, parfois au détriment des recommandations scientifiques.

Grâce à une demande d’accès à l’information (IfG), le journaliste indépendant Martin Rücker a obtenu ces documents couvrant la période de février 2020 à août 2021. Ils dressent un portrait détaillé des coulisses de la gestion de la crise sanitaire à Berlin, mettant en lumière les erreurs commises et les tensions entre les impératifs de santé publique, les contraintes organisationnelles et les enjeux politiques.

Dès le début de la pandémie, les autorités sanitaires berlinoises étaient déjà dépassées. Un procès-verbal du 22 octobre 2020 témoigne de cette situation : « Les autorités sanitaires sont à leurs limites et ont besoin de plus d’air pour travailler et de moins de pression ». Cette surcharge a conduit à des discussions sur des mesures plus strictes, non pas uniquement pour protéger la population, mais aussi pour alléger la charge de travail des équipes. La nécessité d’une « restriction opportune de la vie publique » était évoquée afin de permettre aux services de santé de « se réconcilier avec la situation ».

La planification du stockage des vaccins, amorcée dès septembre 2020, illustre cette approche pragmatique. Initialement, un stockage à -60 degrés Celsius était envisagé, mais il a rapidement été jugé plus pratique d’opter pour une température plus clémente, de -15 à -20 degrés Celsius, dans des « réfrigérateurs normaux ». Le 10 mars 2021, l’équipe de crise a même envisagé une « manipulation simplifiée » du vaccin BioNTech, car « le refroidissement à basse température était auparavant un problème logistique ».

La communication politique a également joué un rôle central. Les documents révèlent une volonté de contrôler le message et d’influencer l’opinion publique. Un procès-verbal du 10 décembre 2020 souligne l’importance de « mieux informer la population des mesures de confinement et de manière appropriée via les médias ». Les responsables considéraient les médias comme des acteurs clés pour diffuser efficacement les consignes. Il a même été décidé de remplacer l’expression « restriction de sortie » par « couvre-feu », jugée plus percutante.

L’exemple de la campagne « Bratwurst contre Spades » (saucisse contre piques) est particulièrement révélateur. Proposée le 15 juillet 2021, cette initiative visait à encourager la vaccination des jeunes en offrant des contreparties insolites, comme des saucisses grillées en échange de cartes à jouer. L’idée était de surmonter l’hésitation vaccinale par des moyens non conventionnels. Des soirées de vaccination avec des DJ et des campagnes de vaccination lors de festivals, comme « Berlin Park », où les participants recevaient un accès gratuit aux attractions en échange d’une injection, ont également été mises en place.

Les documents mettent également en lumière les difficultés rencontrées avec le vaccin AstraZeneca. Dès février 2021, l’équipe de crise s’inquiétait des « réserves de la population » et cherchait des « arguments » pour les contrer. Malgré les préoccupations sanitaires liées aux effets secondaires, notamment les caillots sanguins, la campagne de vaccination a continué. Le 8 avril 2021, un protocole indiquait que, selon les recommandations de la Stiko (Commission permanente de vaccination), AstraZeneca ne devait plus être administré aux personnes de moins de 60 ans. Cependant, quelques semaines plus tard, le 22 avril 2021, le ministère sénatorial de la Santé a autorisé les personnes de moins de 60 ans à se faire vacciner avec AstraZeneca « à leur propre demande », suite à la levée de la priorité à la vaccination par le ministère fédéral de la Santé (BMG).

La crainte de voir les doses de vaccin expirer et de perdre le rythme de la vaccination a été un facteur déterminant dans certaines décisions. Un procès-verbal du 17 mars 2021 constatait que l’arrêt temporaire de la vaccination avec AstraZeneca avait déjà entraîné la perte de près de 5 000 vaccinations. La question de la responsabilité de l’État en cas de dommages causés par les vaccins a également été abordée, avec une préoccupation plus grande pour l’image de la campagne de vaccination que pour les risques sanitaires.

Ces révélations soulèvent des questions fondamentales sur la transparence et la pertinence des décisions prises pendant la pandémie. Elles mettent en évidence les tensions entre les impératifs scientifiques, les contraintes logistiques et les considérations politiques, et interrogent la confiance du public dans les futures crises sanitaires.

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