Publié le 24 octobre 2024. Les Philippines lancent un Institut national médico-légal (NFI) pour renforcer l’application de la loi et améliorer la transparence dans les enquêtes sur les décès, notamment ceux liés à la controversée « guerre contre la drogue » menée sous l’administration Duterte. Cette initiative, saluée par les experts, vise à combler un vide critique dans le système judiciaire du pays.
- Le nouveau NFI, basé à l’Université des Philippines Manille, ambitionne de mettre en place un système d’enquête scientifique sur les décès, une première pour les Philippines.
- Des autopsies indépendantes menées sur les victimes de la guerre contre la drogue ont révélé des anomalies troublantes, notamment des certificats de décès falsifiés attribuant des décès violents à des causes naturelles.
- L’administration Marcos Jr. semble plus ouverte à la coopération internationale et à l’établissement de mécanismes de responsabilisation que son prédécesseur.
L’absence de systèmes d’enquête médico-légale rigoureux a longtemps constitué un obstacle majeur à la responsabilisation aux Philippines. Le Dr Raquel Del Rosario-Fortun, ancienne directrice du département de pathologie de l’UP Manila College of Medicine et l’une des deux seules médecins légistes du pays, a souligné l’ampleur du problème :
« Nous n’avons pas de système d’enquête sur les décès où, automatiquement, les corps qui doivent faire l’objet d’une enquête sont examinés. »
Dr Raquel Del Rosario-Fortun, ancienne directrice du département de pathologie de l’UP Manila College of Medicine
Pendant des années, le Dr Fortun a mené des autopsies indépendantes sur les restes de victimes de la guerre contre la drogue, souvent dans des conditions précaires. Elle a travaillé dans un ancien entrepôt de l’université, avec le consentement des familles et l’aide du père Flaviano Villanueva. Ces autopsies, réalisées après l’expiration des baux d’inhumation de cinq ans dans les cimetières publics, ont révélé des incohérences alarmantes. Selon ses propres dires,
« Ils ont été tués violemment, donc automatiquement ‘yan dapat, autopsie médico-légale, parfois enquête sur les lieux, peut-être pour homicide; mais il n’y en a pas eu. Dans de nombreux cas, pas d’autopsie du tout. »
Dr Raquel Del Rosario-Fortun, lors d’un entretien dans son laboratoire
En avril 2022, après avoir examiné 46 restes de victimes tuées en 2016 dans la région métropolitaine de Manille, le Dr Fortun a découvert qu’au moins sept victimes avaient des certificats de décès indiquant des causes naturelles, comme la pneumonie ou la septicémie, alors que leurs corps portaient des traces d’impacts de balles. Ces irrégularités mettent en doute le récit officiel selon lequel les victimes de la guerre contre la drogue sont décédées lors d’affrontements avec les forces de l’ordre – le fameux argument du « nanlaban » (ils ont résisté).
L’administration Duterte avait refusé de coopérer avec les organismes internationaux dans les enquêtes sur la guerre contre la drogue. Cependant, l’administration Marcos Jr. semble adopter une approche plus ouverte. Lors du 75e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 10 décembre 2023 à Genève, en Suisse, le président Marcos Jr. s’est engagé à créer le NFI, un engagement qu’il a réaffirmé lors du lancement officiel de l’institut. Le secrétaire exécutif Lucas Bersamin a précisé que le NFI, situé au cœur de l’UP Manille, juste derrière Calderon Hall, « contribuera à renforcer les mécanismes nationaux de responsabilisation face aux graves violations des droits de l’homme, en particulier les exécutions extrajudiciaires, les disparitions forcées et la torture. »
Bien que le lancement de l’institut soit considéré comme un « bon début » par le Dr Fortun, elle souligne que le véritable défi pour l’administration Marcos Jr. sera de respecter son engagement envers la science médico-légale et de permettre à la vérité d’éclater. C’est la première fois depuis 1999, date à laquelle le Conseil d’administration de l’UP avait approuvé la création d’un Institut des sciences médico-légales, que le gouvernement national apporte un soutien concret à une telle initiative.
