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Dans le coffre au trésor allemand des terres rares

by Clara Dubois

À l’abri dans un ancien bunker de la Seconde Guerre mondiale près de Francfort, l’Allemagne sécurise son approvisionnement en terres rares, des éléments essentiels à la fabrication de technologies de pointe, face aux tensions géopolitiques croissantes et aux restrictions imposées par la Chine.

Tradium, une entreprise allemande spécialisée dans le commerce de ces matières premières stratégiques, a choisi ce lieu discret, sous surveillance vidéo constante, pour stocker des milliers de barils. La localisation exacte du bunker reste confidentielle.

L’entreprise, qui emploie moins de 40 personnes, prévoit un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros cette année, témoignant de l’importance croissante de ce marché. La quasi-totalité de ses stocks provient actuellement de Chine, le premier producteur mondial de terres rares.

Ces matériaux – dysprosium, terbium, néodyme, entre autres – sont indispensables à la production de smartphones, de véhicules électriques et d’éoliennes. La dépendance de l’industrie automobile allemande, en particulier, aux aimants à base de terres rares la rend particulièrement vulnérable aux restrictions d’exportation.

« La nervosité monte » chez nos clients, confie Matthias Rueth, président et fondateur de Tradium. Pour un industriel, une nouvelle pénurie pourrait même entraîner l’arrêt de la production. Il souligne également que les fournisseurs chinois, « naturellement mécontents » de ces restrictions, préféreraient un commerce plus ouvert, ajoutant que les décisions du gouvernement chinois leur « lient les mains ».

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine contrôle plus de 60 % de l’extraction minière et 92 % de la production raffinée mondiale de terres rares. En avril dernier, Pékin a imposé des licences d’exportation strictes, exacerbant les inquiétudes.

Cette domination chinoise n’est pas nouvelle. Dès les années 1990, les gouvernements chinois considéraient déjà ces matériaux comme un atout stratégique comparable aux réserves pétrolières du Moyen-Orient, explique Matthias Rueth.

L’Europe, selon Martin Erdmann de l’Institut fédéral des géosciences et des ressources naturelles (BGR), a privilégié l’importation à moindre coût, en provenance de pays aux réglementations environnementales moins contraignantes, plutôt que de développer une industrie minière propre. Les États-Unis ont également abandonné la production pour des raisons de coût et d’environnement dans les années 1990, laissant la Chine prendre le contrôle du marché.

Malgré les affirmations du président américain Donald Trump concernant un accord avec son homologue chinois Xi Jinping, les restrictions d’avril restent en vigueur. Pékin exige toujours des licences qui impliquent la divulgation de secrets industriels et la garantie que les matériaux ne seront pas utilisés dans l’industrie de la défense, des conditions que peu d’entreprises européennes peuvent accepter.

L’Europe tire un enseignement de l’expérience du Japon, qui, face à une crise similaire dans les années 2000, a diversifié ses sources d’approvisionnement, notamment en Australie, et constitué des réserves stratégiques. « Il est crucial de tirer les mêmes leçons et d’investir massivement », insiste Martin Erdmann.

L’Union européenne a adopté une législation en 2024 visant à sécuriser ses approvisionnements en 17 matières premières stratégiques. La loi sur les matières premières critiques fixe des objectifs ambitieux pour 2030 : extraire au moins 10 % des terres rares consommées dans l’UE, traiter 40 % de ces matières sur le territoire européen et recycler 25 %.

Cependant, atteindre ces objectifs s’annonce difficile, compte tenu des prix artificiellement bas maintenus par Pékin, qui vise à empêcher toute exploitation rentable en dehors de Chine, selon Martin Erdmann.

« Notre vie moderne dépend entièrement de ces matériaux », conclut Matthias Rueth, mais trouver des alternatives en cas de pénurie « est très difficile ». Il exprime un pessimisme sombre : « à ce stade, il est déjà trop tard » pour l’Europe de rattraper son retard dans la course aux terres rares critiques.

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