Publié le 9 novembre 2025 à 00h09. Les célébrités, de Dua Lipa à Reese Witherspoon en passant par Rosalía, s’imposent comme de nouveaux prescripteurs littéraires, influençant les choix de lecture d’un public mondial et redéfinissant le rôle traditionnel de la critique littéraire.
- Dua Lipa, avec sa newsletter « Service95 » et son club de lecture, a recommandé vingt-huit titres en deux ans, interviewant des auteurs de renom tels que Margaret Atwood et Océan Vuong.
- Reese Witherspoon, à travers son « Reese’s Book Club », sélectionne depuis 2017 des romans mettant en scène des femmes fortes, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma et à la télévision.
- Ce phénomène, initié par Oprah Winfrey dans les années 1990, se poursuit à l’ère numérique, où les recommandations des célébrités peuvent propulser les ventes de livres de manière significative.
Le paysage littéraire est en mutation. Les critiques, éditeurs et leaders d’opinion traditionnels voient leur rôle de prescripteurs littéraires concurrencé par des figures populaires qui bénéficient d’une audience massive sur les réseaux sociaux et autres plateformes numériques. Ce phénomène, qui a pris de l’ampleur ces dernières années, est illustré par l’influence grandissante de personnalités comme Dua Lipa, Rosalía et Reese Witherspoon.
En février 2022, Dua Lipa a lancé « Service95 », une newsletter numérique qui mêle journalisme, art, voyages et, surtout, recommandations personnelles. Elle a rapidement donné naissance au « Club de lecture Service95 », qui a débuté avec « Shuggie Bain » de Douglas Stuart et publie depuis une sélection mensuelle accompagnée d’interviews et de podcasts. Le projet, qui comptera son propre podcast animé par l’artiste en 2025, a déjà rassemblé plus d’un million d’abonnés dans neuf langues. En un peu plus de deux ans, Dua Lipa a ainsi mis en lumière vingt-huit titres et échangé avec des auteurs de renom tels que Margaret Atwood, George Saunders, Océan Vuong, Hernán Díaz, Patrick Radden Keefe, Michelle Zauner, Alana S. Portero, Guadalupe Nettel et Olga Tokarczuk. En mars 2024, elle a sélectionné « Trust » (« Fortuna ») de Hernán Díaz et, en septembre de la même année, « Bad Habit » (« La mauvaise habitude ») du groupe espagnol Alana S. Portero. En mai 2025, son choix du mois était « Still Born » de la Mexicaine Guadalupe Nettel.
Reese Witherspoon, de son côté, incarne la dimension industrielle de ce phénomène. Son « Reese’s Book Club », fondé en 2017 sous l’égide de sa société de production Hello Sunshine, suit une ligne directrice claire : chaque mois, un livre mettant en avant une femme au centre de l’histoire. Jusqu’en octobre 2025, le club a sélectionné cent treize titres et compte une communauté de plus de trois millions de lectrices. Le 3 septembre 2024, il a célébré sa centième sélection avec « Le réconfort des corbeaux » de Margaret Renkl. Nombre de ses choix ont dépassé le cadre littéraire pour être adaptés au cinéma et à la télévision : « Little Fires Everywhere » de Celeste Ng a été porté à l’écran par Hulu en 2020 ; « Where the Crawdads Sing » (« The Wild Girl ») est sorti en salles en 2022 ; « Daisy Jones & The Six » a été diffusé sur Prime Video en 2023 ; et « The Last Thing He Told Me » continue sur Apple TV+ avec une deuxième saison. Dans cet écosystème, Witherspoon agit à la fois comme lectrice, productrice et désormais comme auteure. En octobre 2025, elle publiera son premier roman, « Gone Before Goodbye », co-écrit avec Harlan Coben et publié par Grand Central Publishing et en espagnol par le label ADN. Ce thriller médical, mettant en scène un ancien chirurgien militaire, renforce la position de l’actrice au cœur de la machine éditoriale et audiovisuelle : elle recommande, adapte et produit sa propre littérature. L’intégration entre son club et sa société de production constitue un modèle économique où la prescription se traduit en propriété intellectuelle et la lecture devient le point de départ de nouveaux contenus.
D’autres personnalités ont emprunté des voies différentes, mais complémentaires. Emma Watson a fondé « Our Shared Shelf » en 2016, un club de lecture féministe sur Goodreads qui a attiré plus de deux cent mille membres. Elle y recommandait des œuvres telles que « Ma vie sur la route » de Gloria Steinem, « La couleur pourpre » d’Alice Walker et « La faim » de Roxane Gay. Son initiative alliait activisme et lecture : en 2017, elle a laissé des exemplaires de « Mom & Me & Mom » de Maya Angelou dans le métro londonien, accompagnés de messages manuscrits pour les passagers. Watson a utilisé sa notoriété comme un outil d’éducation littéraire et son club reste actif en tant qu’archive du débat sur l’égalité et les droits. En Espagne, des exemples comme ceux de Rosalía et Alana S. Portero démontrent que ce phénomène transcende les langues et les genres : les artistes sont désormais des médiateurs culturels capables d’influencer les lecteurs sur différents continents.
Les chiffres confirment cette tendance. « Service95 » et « Reese’s Book Club » comptent des millions d’abonnés et maintiennent une fréquence mensuelle qui leur permet de rivaliser avec les médias culturels traditionnels. Les éditeurs ont commencé à synchroniser les dates de sortie des livres avec les annonces de ces clubs, conscients qu’une recommandation peut multiplier les ventes en quelques jours. Dans un marché saturé de stimuli, la figure du lecteur célèbre offre un mélange d’autorité et de proximité que les revues spécialisées peinent à égaler.
L’ancêtre incontournable de ce phénomène reste Oprah Winfrey, pionnière dans la création de communautés de lecture médiatiques. Son « Oprah’s Book Club », lancé en 1996, a recommandé plus de quatre-vingt-dix titres et vendu environ cinquante-cinq millions d’exemplaires. Les livres sélectionnés par Winfrey ont vu leurs ventes multipliées par cinq dans les quarante-huit heures suivant l’annonce. Elle a elle-même résumé ses critères dans une phrase qui reste pertinente :
« Je n’ai jamais recommandé un livre qui ne m’ait fait me sentir plus humaine. »
Oprah Winfrey
Dua Lipa, Reese Witherspoon, Emma Watson et Rosalía perpétuent cette tradition dans une version numérique, adaptée à l’ère de l’algorithme. Entre leurs mains, recommander un livre n’est plus une simple courtoisie culturelle, mais une forme d’engagement : lire, partager et créer du sens dans une même démarche.
