Home MondeÉliminer l’extrême pauvreté : les leçons du Kerala pour les pays en développement de l’ASEAN

Éliminer l’extrême pauvreté : les leçons du Kerala pour les pays en développement de l’ASEAN

by Clara Dubois

Publié le 13 janvier 2026 à 02h00. L’État indien du Kerala a récemment annoncé avoir éradiqué l’extrême pauvreté, une réussite qui suscite l’intérêt des pays d’Asie du Sud-Est, notamment ceux de l’ASEAN, confrontés à des défis similaires en matière de développement.

  • Le Kerala a éliminé l’extrême pauvreté en se concentrant sur les besoins fondamentaux de sa population : nutrition, santé et éducation.
  • L’expérience du Kerala montre qu’une croissance économique rapide, à la chinoise, n’est pas une condition nécessaire ni suffisante pour réduire la pauvreté.
  • Une approche ciblée, une bonne gouvernance et des investissements sociaux prioritaires sont essentiels pour lutter efficacement contre la pauvreté.

L’annonce, faite en novembre 2025 par le ministre en chef du Kerala, a surpris de nombreux observateurs. Si des débats subsistent quant à la définition et à la mesure de la pauvreté, même les plus sceptiques reconnaissent que l’État indien a réussi à sortir une part importante de sa population de la misère la plus extrême. Cette réussite interroge les pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), où, malgré des progrès significatifs, la pauvreté reste un problème majeur, en particulier dans les pays les moins avancés comme le Cambodge, le Laos, le Myanmar et le Timor-Leste.

Si l’incidence de la pauvreté a diminué dans l’ensemble de l’ASEAN, elle demeure élevée, notamment en Indonésie, aux Philippines et au Vietnam, des pays à revenu intermédiaire. Même en Thaïlande et en Malaisie, les disparités régionales sont importantes, avec des poches de pauvreté persistantes. Le tableau 1 (disponible ici) illustre cette situation.

Le Kerala, confronté à des défis de développement similaires à ceux de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, a suivi une trajectoire particulière. En 1973-1974, le taux de pauvreté y atteignait encore 59,8 %. L’État a ensuite mis en œuvre une stratégie axée sur le développement humain et l’investissement social. Au cours des deux dernières décennies, il a enregistré une croissance économique annuelle moyenne de 6 à 7 %. Entre 2000 et 2020, la croissance annuelle moyenne de l’ASEAN s’est située autour de 5 %, tandis que celle des pays les moins avancés atteignait 7 à 8 %, contribuant à une réduction significative des taux de pauvreté, mais insuffisant pour les éliminer complètement.

L’expérience du Kerala démontre qu’il n’est pas nécessaire de reproduire le modèle de croissance chinoise, qui a permis de sortir plus de 800 millions de personnes de la pauvreté en quatre décennies, avec une croissance annuelle de 9 %. L’élasticité de la croissance par rapport à la pauvreté – c’est-à-dire la réduction des taux de pauvreté pour chaque augmentation du revenu – diminue à mesure que la pauvreté recule. Les personnes qui restent pauvres malgré une forte croissance économique nécessitent des mesures spécifiques.

Pour le Kerala, il s’agissait d’identifier les populations les plus vulnérables, souvent invisibles aux statistiques traditionnelles. Cela passe par des systèmes de surveillance locale actifs, impliquant les communautés et les gouvernements locaux. Une fois identifiées, ces populations doivent bénéficier d’une infrastructure sociale solide, capable de répondre rapidement à leurs besoins fondamentaux, notamment en matière de nutrition et de soins de santé. Le Kerala a montré qu’il est possible de mettre en œuvre un tel système avec des ressources limitées, à condition que les priorités soient clairement définies.

L’éradication de la pauvreté n’est pas une action ponctuelle, mais un processus continu qui doit être à la fois durable et résilient. La durabilité implique de permettre aux personnes soutenues de devenir autonomes grâce à un emploi rémunérateur. L’ASEAN doit donc améliorer son climat d’investissement pour favoriser la création d’emplois locaux. Contrairement au Kerala, dont la population est vieillissante, les pays les plus pauvres de l’ASEAN ont une population jeune, mais pour bénéficier du dividende démographique, il est impératif de créer des opportunités d’emploi. Le chômage des jeunes, exacerbé par les mutations technologiques, constitue un défi majeur pour de nombreux pays de la région. La dépendance à l’exportation de main-d’œuvre, courante aux Philippines et dans les pays les moins avancés, est une stratégie risquée à long terme, d’autant plus face à la montée du protectionnisme.

Le protectionnisme, comme le changement technologique et climatique, affecte de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables. Les personnes se situant juste au-dessus du seuil de pauvreté sont particulièrement exposées au risque de retomber dans la pauvreté en cas de chocs économiques. Un suivi actif des populations vulnérables et des mécanismes de réponse rapide sont donc essentiels pour éviter une augmentation durable de la pauvreté.

La bonne gouvernance est également un facteur clé de succès. Le Kerala se distingue par un haut niveau de responsabilité et un processus démocratique transparent, où les gouvernements sont régulièrement renouvelés. En 2024, l’indice de perception de la corruption de Transparency International (rapport complet) classe les pays les moins avancés de l’ASEAN dans le tiers inférieur des pays. L’amélioration de la gouvernance et de la lutte contre la corruption représente un défi de long terme, nécessitant un renforcement des institutions.

Enfin, les conditions initiales jouent un rôle important. Le Kerala bénéficie d’une répartition plus équitable des ressources en matière d’éducation, de santé et de consommation que la plupart des pays de l’ASEAN, résultat de politiques publiques volontaristes en faveur du développement humain et de l’investissement social. La pandémie de Covid-19 a exacerbé les inégalités, rendant l’éradication de la pauvreté plus difficile dans les pays en développement de l’ASEAN. Il est donc essentiel d’aborder ces inégalités en parallèle des politiques de réduction de la pauvreté.

L’expérience du Kerala démontre qu’il est possible de lutter contre l’extrême pauvreté en donnant la priorité aux investissements dans la santé, l’éducation et les filets de sécurité sociale ciblés, même avec des ressources limitées. Mais cela nécessite une identification proactive des ménages les plus pauvres, un ciblage basé sur des données fiables et une participation active des communautés. Le Kerala a montré la voie à suivre pour atteindre ceux qui sont constamment et désespérément pauvres.

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