Publié le 24 octobre 2023 14:30. De plus en plus de salariés se sentent déconnectés de leur travail, accomplissant des tâches qu’ils jugent inutiles et sans réelle contribution, une tendance amplifiée par le développement du télétravail et une bureaucratie parfois excessive.
- Un nombre croissant de salariés estiment que leur travail n’a pas de sens.
- Le développement du télétravail a mis en évidence l’inefficacité de certaines tâches.
- La bureaucratie et la volonté de rendre les organisations responsables contribuent à cette situation.
Une vieille blague soviétique résumait un cynisme économique : « Ils font semblant de nous payer et nous faisons semblant de travailler ». Alex McCann décrit une version moderne de ce phénomène, où des employés bien rémunérés sont chargés de tâches dénuées de sens au sein des entreprises.
De nombreux professionnels, après avoir gravi les échelons, se retrouvent à produire des rapports ignorés, à rédiger des présentations jamais vues et à participer à des réunions improductives. Ils passent leur temps à donner l’impression d’être occupés, souvent en se consacrant à des activités personnelles ou à des projets annexes. Une simple recherche Google sur l’expression “faire semblant de travailler” révèle une multitude de mèmes illustrant cette réalité : des employés bien habillés fixant des écrans d’ordinateur, simulant une activité intense.
Ce sentiment d’absurdité au travail n’est pas nouveau. Le roman L’homme au costume de flanelle grise, publié dans les années 1950, dépeignait déjà la conformité étouffante de la vie en entreprise. Plus récemment, David Graeber, dans son ouvrage Des emplois à la con (2018), affirmait que près de la moitié des emplois seraient fondamentalement inutiles, existant uniquement pour justifier l’importance de leurs supérieurs ou pour générer de la paperasse. Bien que cette affirmation ait été contestée, il est indéniable qu’une part importante du travail effectué dans les organisations est improductive.
Le développement du télétravail, notamment pendant la pandémie, a exacerbé cette prise de conscience. De nombreux employés ont réalisé que des tâches nécessitant auparavant huit à douze heures de présence au bureau pouvaient être accomplies en un tiers du temps à distance. Les réunions, souvent perçues comme indispensables, se sont révélées inutiles et improductives, et les interactions avec les collègues, censées favoriser la créativité, se sont parfois avérées sources de stress.
Comment expliquer cette prolifération du travail inutile ? Deux forces semblent être à l’œuvre. D’une part, la tendance à l’expansion des structures managériales, où un responsable qui augmente ses effectifs est récompensé par des budgets plus importants et une plus grande influence. Une fois une équipe constituée, il devient difficile de la réduire, même si elle n’a pas de tâches utiles. D’autre part, la volonté de rendre les organisations responsables a conduit à une multiplication des rapports, des audits et des procédures, nécessitant l’embauche de personnel dédié à ces tâches, même si les documents produits sont rarement consultés.
La bureaucratie, bien que souvent critiquée, a été initialement conçue comme une solution à des problèmes réels. Selon le sociologue Max Weber, elle visait à rendre les organisations plus efficaces et plus équitables en éliminant le favoritisme et la subjectivité grâce à un ensemble de règles et de procédures, une sorte de “cage de fer”. Cependant, enfermer les bureaucrates dans ces règles signifie également que de nombreux employés continueront à effectuer des tâches qui leur semblent dénuées de sens. Il est préférable, selon l’auteur, de ne pas revenir à un système où les décisions dépendent uniquement des caprices des dirigeants.
La pénibilité est donc le prix à payer pour travailler dans des organisations où les règles et la responsabilité sont importantes, un coût qui, au moins, permet d’être rémunéré même en “faisant semblant de travailler”.
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Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne représentent ni ne reflètent les opinions de RTÉ.
