Les Français rêvent de souveraineté numérique, mais seulement 49 % sont prêts à payer le prix fort pour s’en affranchir.
Un sondage récent de la Commission européenne révèle que 83 % des Français souhaitent réduire la dépendance de l’Union européenne aux géants américains du numérique, mais que moins de la moitié accepteraient un surcoût pour y parvenir. Pendant ce temps, des experts et des acteurs du secteur, comme Guillaume Decugis, investisseur et ancien entrepreneur, soulignent que l’Europe excelle dans les technologies conceptuelles, mais peine à en faire des standards mondiaux. Le risque d’un black-out numérique, comme le décrit le livre « Black out. Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? », devient une préoccupation croissante.
Une souveraineté numérique souhaitée, mais à quel prix ?
Selon le dernier Eurobaromètre Digital Decade publié par la Commission européenne en février-mars 2026, 83 % des Français estiment que l’Union européenne doit impérativement réduire sa dépendance vis-à-vis des services numériques américains, une position quasi identique à la moyenne européenne (82 %). Pourtant, cette volonté se heurte à une réalité économique : seuls 49 % des sondés français seraient prêts à payer plus cher pour des alternatives européennes, contre 58 % en moyenne dans l’UE. Des pays comme le Danemark (76 %), la Suède (73 %) ou le Luxembourg (69 %) montrent une volonté plus marquée, mais la France reste en retrait, reflétant une méfiance persistante envers les institutions européennes.

Ce paradoxe s’inscrit dans le cadre des objectifs de la « Décennie numérique 2030 » de l’Union européenne. Ce plan stratégique vise, d’ici 2030, à ce que 75 % des entreprises européennes utilisent des services de cloud, de l’intelligence artificielle et du big data. Cependant, la majorité de ces infrastructures est actuellement contrôlée par les GAFAM (Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon, Microsoft), créant un écart entre les ambitions politiques de Bruxelles et les habitudes de consommation des utilisateurs finaux.
« La souveraineté numérique n’est pas qu’un slogan, mais une nécessité stratégique », explique un rapport cité par Les Numériques. Pourtant, cette nécessité se heurte à un paradoxe : les Français veulent moins dépendre des géants américains, mais refusent souvent de payer le prix d’une transition vers des solutions locales. Cette réticence financière, couplée à une défiance envers Bruxelles, freine les ambitions européennes.
Le risque d’un black-out numérique : une hypothèse qui devient crédible
Le livre « Black out. Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? », signé Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod, transforme une hypothèse jusqu’ici abstraite en un scénario crédible. Les auteurs, cofondateurs de la société Oodrive, décrivent une Europe brutalement privée des services numériques américains, avec des conséquences dramatiques : hôpitaux paralysés, administrations incapables de fonctionner, et entreprises privées de leurs outils essentiels. Ce récit, mêlant fiction et enquête, illustre une dépendance qui, jusqu’alors, était souvent sous-estimée.

« Black out. Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? »
Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod, via La Dépêche.
Cette vulnérabilité est accentuée par des cadres juridiques comme le Cloud Act américain, qui permet aux autorités des États-Unis d’exiger l’accès aux données stockées par des entreprises américaines, même si ces serveurs sont physiquement situés sur le sol européen. Cette extraterritorialité du droit américain est l’un des moteurs principaux de la volonté européenne de créer des infrastructures de cloud souveraines.
Le livre souligne que cette dépendance n’est pas seulement théorique : elle est déjà une réalité pour certains, comme le juge Guillou, sanctionné par l’administration Trump et privé d’accès aux services numériques américains. La récente décision de Donald Trump de restreindre l’accès à l’intelligence artificielle d’Anthropic aux non-Américains a encore accentué cette prise de conscience. « L’Europe est devenue une colonie numérique des États-Unis », résument les auteurs, une expression qui, bien que forte, reflète une réalité que les politiques européennes peinent à inverser.
Les alternatives européennes existent, mais peinent à convaincre
Face à cette dépendance, des solutions européennes émergent, comme Mistral en intelligence artificielle ou Ecosia pour les moteurs de recherche. Mistral AI, champion français de l’IA, tente de s’imposer en proposant des modèles performants et plus ouverts que ceux d’OpenAI ou de Google. Cependant, ces alternatives, souvent présentées comme des leviers de souveraineté, restent marginales face aux géants américains. Les Échos liste cinq applications européennes qui pourraient réduire cette dépendance, mais leur adoption reste limitée, en partie à cause de leur manque de visibilité et de leur coût.

L’obstacle majeur reste l’effet de réseau : plus un service est utilisé, plus il devient indispensable, rendant le coût de migration vers une alternative européenne prohibitif pour beaucoup d’entreprises. C’est pour contrer cela que l’Union européenne a mis en place le Digital Markets Act (DMA), entré pleinement en vigueur en mars 2024, visant à forcer l’interopérabilité des services et à limiter les pratiques anticoncurrentielles des « gatekeepers » (contrôleurs d’accès) américains.
Guillaume Decugis, investisseur et ancien entrepreneur, incarne cette volonté de faire gagner l’Europe dans la bataille technologique. Avec son fonds Data Ventures, il mise sur les infrastructures et les données pour créer des standards européens. « Les Européens excellent dans les technologies conceptuelles, mais peinent à en faire des standards mondiaux », explique-t-il. Son approche, basée sur l’investissement dans les couches technologiques fondamentales (bases de données, outils de développement), vise à inverser cette tendance. Pourtant, malgré ces efforts, le retard accumulé face aux États-Unis reste un défi majeur.
Quelles sont les prochaines étapes pour l’Europe ?
La souveraineté numérique européenne dépendra de trois facteurs clés : la volonté politique, les investissements privés, et l’adhésion des citoyens. Les initiatives se multiplient, comme la création d’un Observatoire de la souveraineté numérique ou les sommets franco-allemands. On peut également citer le projet Gaia-X, initié en 2019, qui ambitionne de créer un cadre fédéral pour les données en Europe afin de réduire la dépendance aux fournisseurs de cloud américains et chinois.
Cependant, l’impact de ces mesures reste limité sans une réelle mobilisation financière et une confiance restaurée dans les institutions européennes. Les Français sont divisés : ils veulent une Europe moins dépendante, mais refusent souvent de payer le prix de cette transition. Pourtant, comme le rappelle le livre « Black out », le risque d’un black-out numérique n’est plus une hypothèse lointaine. La question n’est plus de savoir si l’Europe doit agir, mais comment elle peut le faire sans alarmer davantage ses citoyens.
Pour avancer, l’UE devra trouver un équilibre entre ambition stratégique et réalisme économique. Les alternatives européennes existent, mais leur succès dépendra de la capacité des institutions à convaincre les citoyens que la souveraineté numérique vaut bien le surcoût, notamment en mettant en avant la protection des données personnelles, garantie par le RGPD (Règlement général sur la protection des données).
La balle est dans le camp des décideurs politiques et des acteurs économiques : sauront-ils transformer cette prise de conscience en actions concrètes ?
Ce scénario alarmant met en lumière la vulnérabilité d’un continent entier face à une rupture technologique imprévue et ses répercussions systémiques sur la société.
Find more reporting in our Affaires section.