Publié le 6 octobre 2025 à 22h56. L’effervescence de Frieze London et Frieze Masters annonce un regain d’intérêt pour le marché de l’art, avec une exposition particulière consacrée à l’œuvre de Bernard Buffet, un artiste à la fois célébré et controversé.
Le grand rendez-vous du monde de l’art britannique, Frieze London et Frieze Masters, est de retour. C’est l’occasion pour les collectionneurs fortunés de déambuler parmi des œuvres souvent hors de prix, présentées par des galeristes qui savent jouer la comédie et s’adressent à eux comme à de potentiels acheteurs, même lorsqu’ils ne sont que de simples curieux.
Le marché de l’art, véritable cirque, déploie ses couleurs et son ambiance festive dans les quartiers londoniens dédiés à la création. Les galeries rivalisent d’ingéniosité pour attirer l’attention, transformant les amateurs en acheteurs potentiels. C’est dans ce contexte particulier que l’auteur de ces lignes se retrouve impliqué dans un projet inattendu.
L’année dernière, il a déjà participé à l’organisation d’une exposition, une expérience rare pour lui. En 2015, il avait orchestré une exposition de couture britannique à la résidence de l’ambassadeur britannique à Washington, un événement qui avait même fait l’actualité. (Si Lord Mandelson ou son successeur lisent ces lignes, il serait ravi de reprendre cette aventure.)
Cette fois, l’invitation est venue d’Opera, une amie qui lui a proposé d’organiser une exposition consacrée à Bernard Buffet. L’idée, bien que surprenante, n’était pas dénuée de sens. Outre ses activités dans le monde de la mode masculine et sa passion pour les cigares Davidoff, l’auteur est également écrivain et a publié en 2016 une biographie de Buffet, saluée par la critique – notamment par Roger Lewis du Times, qui l’a qualifiée de « biographie alerte et de première classe ».

Bernard Buffet est un peintre complexe. Issu d’une jeunesse modeste et timide, il a travaillé avec une intensité remarquable. Il a remporté le Prix de la Critique en 1948, à l’âge de 20 ans. Son œuvre dépeint le Paris de l’après-guerre, un Paris marqué par la pénurie, la faim et le désespoir. Ces premières toiles, empreintes d’une atmosphère dystopique, pourraient trouver un écho dans notre époque incertaine. Le mot « joyeux » n’est pas le premier qui vient à l’esprit.
L’artiste affamé, inspiré par une peinture existentialiste et les images de la misère… un thème familier. Ces œuvres sombres lui ont apporté la richesse… tant mieux pour lui.
Cependant, Buffet a ensuite pris un chemin inattendu. Il s’est avéré aussi doué pour accumuler une fortune que pour peindre. L’un de ses premiers achats fut une Rolls-Royce Silver Wraith, et le surnom « l’artiste à la Rolls-Royce » le suivit tout au long de sa vie, une vie passée dans des châteaux et des domaines somptueux.
Aujourd’hui, on considère que le succès artistique et la richesse vont de pair, mais Buffet n’a pas eu cette chance. Interrogé à ce sujet, feu John Richardson, biographe de Picasso, le décrivait comme « un maniériste à la mode dont le travail plaisait à des bourgeois fortunés qui aspiraient à une certaine sophistication et modernité ».
Cette remarque peut piquer, mais l’auteur reconnaît qu’il est lui-même bourgeois et qu’il n’a pas peur d’afficher un certain raffinement. C’est peut-être ce qui le fascine chez Buffet. Malgré la production prolifique de milliers d’œuvres, il a toujours trouvé le temps de participer à la vie mondaine parisienne et d’entretenir une vie sociale animée.
Le défi consistait à trouver un thème suffisamment large pour englober la diversité de l’œuvre de Buffet, en racontant une histoire cohérente qui éclairerait un aspect de sa vie et de son travail. Finalement, le choix s’est porté sur Buffet et la France. Seules quelques peintures de lutteurs de sumo ont été écartées de cette sélection.

Buffet a su capturer l’esprit et le style des Trente Glorieuses, cette période de prospérité qui s’est étendue de la fin de la guerre au choc pétrolier des années 70. Il a peint la France d’une époque révolue : des femmes élégantes vêtues de haute couture, des Citroën DS, le bleu marine et le noir des cigarettes Gauloises ou Gitanes, des après-midis au Café de Flore, des soirées à la Brasserie Lipp. Bien que la France ait perdu de son influence sur la scène mondiale dans les années 70, elle restait inégalée en matière de cuisine, de style et de raffinement.
Les paysages parisiens et les scènes rurales familières sont revisités à travers le regard du peintre, parfois avec une touche d’étrangeté. On retrouve notamment une série de peintures de 1959 intitulée « Les Oiseaux », représentant des oiseaux géants et des femmes nues. Leur incongruité est accentuée par un paysage de fond qui ne ressemble en rien à la Provence pittoresque des guides touristiques. Lors de sa première exposition à Paris, Le Figaro avait même réclamé sa fermeture, et des files d’attente de 100 mètres s’étaient formées devant la galerie, les Parisiens attendant leur tour pour être choqués.
Si une telle œuvre était présentée aujourd’hui, elle nécessiterait au moins un avertissement et probablement un espace d’exposition dédié. Si vous voyez donc de longues files d’attente devant l’exposition, vous comprendrez pourquoi.
