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Génération Z, identité de la diaspora et nouveau visage de la radicalisation en ligne

by Clara Dubois

Publié le 2024-11-08 14:35:00. L’arrestation en Jordanie d’un jeune Indonésien radicalisé uniquement en ligne révèle une nouvelle forme de terrorisme, où l’engagement idéologique précède l’affiliation à un groupe, et où la vulnérabilité touche désormais les jeunes de la diaspora, au-delà des seuls réseaux extrémistes traditionnels.

  • Un adolescent indonésien de la génération Z a été arrêté en Jordanie pour avoir manifesté son soutien à l’État islamique via les réseaux sociaux, sans jamais avoir fréquenté de camps d’entraînement ou rencontré d’autres membres du groupe.
  • Cette affaire souligne une tendance croissante à la radicalisation individuelle, facilitée par les espaces numériques et axée sur la recherche d’identité et d’appartenance.
  • Le phénomène ne se limite pas à l’extrémisme islamiste, mais s’observe également dans les mouvements d’extrême droite et néo-nazis, partageant des schémas similaires de manipulation et de recrutement en ligne.

Les autorités jordaniennes ont interpellé en mai dernier un adolescent indonésien, membre de la génération Z, soupçonné de soutenir l’État islamique. L’originalité de cette affaire réside dans le fait que sa radicalisation s’est entièrement déroulée en ligne, via les réseaux sociaux, sans aucun contact physique avec des organisations extrémistes. Poursuivi devant un tribunal pour mineurs, ce cas marque un tournant : l’activité en ligne, à elle seule, peut désormais déclencher une intervention des forces de l’ordre.

Cet épisode met en lumière une nouvelle réalité de la radicalisation, particulièrement préoccupante chez les jeunes issus de la diaspora. Pour cette génération, élevée avec le numérique, l’extrémisme se manifeste de plus en plus comme une quête individuelle d’identité, d’appartenance et de sens moral, plutôt que comme un engagement envers un groupe structuré. L’appartenance précède la croyance, et l’affirmation identitaire motive l’engagement plus que l’adhésion à une idéologie précise.

Ce phénomène ne se cantonne pas à l’extrémisme d’inspiration islamiste. Des schémas similaires sont observés au sein de sous-cultures d’extrême droite et néo-nazies. On retrouve notamment les réseaux accélérationnistes de la True Country Community (TCC), dont les membres estiment que le progrès technologique doit s’accélérer, même au prix de la destruction des systèmes existants et d’un bouleversement social radical.

Les jeunes sont exposés à des contenus glorifiant le déclin racial, culturel ou civilisationnel, souvent diffusés sur des plateformes de jeux, des forums de discussion en ligne, des cultures de mèmes et des espaces cryptés. Ces environnements recyclent des récits d’humiliation, de marginalisation et de devoir moral, offrant un sentiment d’appartenance et un objectif comparable à ceux proposés par les voies extrémistes islamistes. Comme dans le cas de l’extrémisme islamiste, l’appartenance précède la croyance, et l’affirmation identitaire stimule l’engagement plus que l’idéologie.

Pourquoi la génération Z de la diaspora est-elle particulièrement vulnérable ?

La génération Z a grandi dans un monde façonné par les algorithmes, les crises mondiales diffusées en temps réel et une exposition constante à l’indignation morale. Pour les jeunes de la diaspora, cette réalité se superpose à la complexité de la négociation identitaire au-delà des frontières nationales. Les jeunes Indonésiens vivant à l’étranger doivent naviguer entre leur culture d’origine, la société d’accueil et les communautés transnationales en ligne. Si la plupart parviennent à s’intégrer, l’aliénation ou les difficultés personnelles peuvent renforcer l’attrait des récits qui promettent clarté et certitude morale.

Nombre de jeunes de la diaspora sont confrontés à des idées extrémistes non pas à travers des réseaux indonésiens traditionnels tels que Jemaah Islamiyah (JI) ou Jamaah Ansharut Daulah (JAD), mais à travers des fragments d’informations – des vidéos choquantes, des slogans décontextualisés, des influenceurs en ligne simplifiant des conflits complexes en termes binaires.

De même, les courants d’extrême droite exploitent les contenus en ligne qui décrivent le déclin sociétal et la menace démographique – leur conviction qu’un groupe « autochtone » est menacé par les changements démographiques – en les présentant comme des impératifs moraux urgents. Ces deux phénomènes conduisent à une fusion identitaire – un alignement psychologique avec des communautés imaginaires, qu’il s’agisse d’une oumma mondiale ou d’une race ou d’une nation menacée – sans adhésion formelle à un groupe.

L’affaire jordanienne illustre un paradoxe : la radicalisation peut se dérouler de manière invisible en ligne, mais ses conséquences deviennent immédiates dès qu’elle est détectée.

Des réseaux organisationnels à la fusion des identités

Les stratégies traditionnelles de lutte contre le terrorisme, axées sur le démantèlement des organisations, l’arrestation des dirigeants et la neutralisation des cellules, se sont avérées efficaces contre des groupes comme JI. Cependant, la menace actuelle opère sans structures organisationnelles formelles.

De nombreux radicaux de la génération Z, quelle que soit leur idéologie, vivent une fusion identitaire : un alignement avec des communautés symboliques qui leur confèrent un sentiment de sens, de légitimité et de clarté morale. JI, JAD et d’autres mouvements d’extrême droite servent souvent de réservoirs symboliques plutôt que d’acteurs opérationnels. Le danger réside dans les trajectoires radicales auto-initiées, amplifiées par les écosystèmes numériques et alimentées par les luttes identitaires personnelles.

L’absence de contexte

Un élément déterminant de la radicalisation en ligne chez les jeunes de la diaspora est la perte de contexte. Les conflits en Afghanistan, au Pakistan, en Syrie, à Gaza ou en Ukraine sont réduits à des extraits émotionnellement chargés, dénués de nuances historiques, politiques et sociales. Les algorithmes privilégient l’indignation plutôt que la compréhension. Dans les contextes islamistes comme dans ceux d’extrême droite, l’empathie se limite à des oppositions binaires, les ennemis sont déshumanisés et la violence peut apparaître justifiée. Le cas jordanien montre que les systèmes juridiques et sécuritaires peuvent intervenir avant que la violence ne se produise.

Le BNPT indonésien et la résilience de la diaspora

Consciente de ces évolutions, l’Agence nationale indonésienne de lutte contre le terrorisme (BNPT) a lancé des initiatives préventives axées sur l’identité, le récit et la contextualisation, en particulier au sein des communautés de la diaspora. Au-delà de l’application de la loi, le BNPT soutient la recherche et les actions visant à renforcer la résilience des jeunes de la diaspora, notamment ceux vivant dans des environnements à forte exposition comme le Pakistan et l’Afghanistan, des régions importantes pour la propagande extrémiste et le discours en ligne.

En novembre dernier, le BNPT a mis en œuvre ce projet à travers des projections de films et des discussions autour de livres avec les communautés de la diaspora indonésienne. Plutôt que de présenter ces sessions comme des interventions contre-idéologiques, l’agence a créé des espaces de dialogue sur la manière dont les conflits régionaux et mondiaux sont vécus en ligne. Les films et les livres, basés sur des recherches de terrain, ont servi de points d’entrée narratifs. Les discussions avec les auteurs ont permis aux participants de remettre en question leurs hypothèses, d’exprimer leurs émotions et d’analyser de manière critique les contenus, transformant ainsi la dynamique de l’enseignement en réflexion.

Les participants ont souligné que leur compréhension des conflits provenait principalement des médias sociaux plutôt que de l’éducation formelle. Les contenus émotionnellement puissants contournent souvent la pensée critique. L’approche du BNPT offre un ancrage contextuel, préservant l’empathie tout en atténuant l’absolutisme. Cette méthodologie renforce la crédibilité des programmes de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent (P/CVE), car la génération Z se méfie souvent des messages institutionnels.

La contextualisation comme outil de sécurité

La stratégie du BNPT démontre que les risques de radicalisation ne proviennent pas de l’empathie, mais d’une empathie décontextualisée. Séparer l’émotion du contexte crée une vulnérabilité à la manipulation. Certains jeunes de la diaspora – en particulier ceux du Pakistan – faisaient même partie de « cellules dormantes » qui appartenaient autrefois à l’écosystème des groupes radicaux indonésiens, soulignant la manière dont les liens organisationnels historiques peuvent se croiser avec une radicalisation identitaire à l’étranger. Encourager les jeunes de la diaspora à situer les conflits dans des cadres historiques, politiques et sociaux permet d’éviter que la fusion identitaire ne se transforme en visions du monde exclusives. Cette méthode cultive la pensée critique et préserve l’action morale, quelle que soit l’orientation idéologique.

Implications pour les politiques et les pratiques

L’affaire jordanienne révèle l’émergence d’une nouvelle écologie de la radicalisation : décentralisée, affective et identitaire. Les implications pour l’Indonésie et ses partenaires régionaux sont claires :

  • L’engagement de la diaspora doit être une stratégie fondamentale de prévention et de résilience, reconnaissant les communautés de la diaspora comme des acteurs influents dans la formation des récits et des dynamiques transnationales, et non comme de simples publics passifs.
  • La prévention précoce doit investir dans la résilience identitaire, la culture numérique et la compréhension contextuelle.
  • Les mesures coercitives doivent être complétées par un engagement préventif bien avant que les seuils légaux ne soient franchis.

Les interventions narratives du BNPT illustrent une approche prometteuse, reconnaissant que la lutte contre l’extrémisme ne consiste pas seulement à démanteler les réseaux, mais aussi à aider les jeunes à trouver un sens, un sentiment d’appartenance et une responsabilité morale dans un environnement numérique sans frontières.

Conclusion

L’affaire jordanienne met en évidence que la radicalisation au sein de la génération Z se déroule silencieusement, en ligne et au-delà des frontières – jusqu’à devenir un problème de sécurité. Les inspirations islamistes, d’extrême droite ou néo-nazies exploitent toutes les mêmes vulnérabilités : des crises d’identité amplifiées par les écosystèmes numériques. À l’heure actuelle, les stratégies antiterroristes doivent donner la priorité à la contextualisation, au dialogue et à la réparation de l’identité. Pour l’Asie du Sud-Est, l’avenir repose autant sur l’engagement narratif et la résilience de la diaspora que sur le renseignement et l’application de la loi.

À propos de l’auteur

Noor Huda Ismail est chercheuse invitée au RSIS et consultante en communication stratégique pour l’Asie du Sud-Est auprès de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Elle gère également le site Web communautaire interactif primé www.ruangobrol.id.

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