L’écrivaine américaine Gertrude Stein, figure majeure de la littérature moderniste, a bâti son autorité intellectuelle sur une ambiguïté assumée, notamment dans sa vie sentimentale. Une nouvelle biographie, s’appuyant sur des entretiens inédits, explore les complexités de sa relation avec Alice B. Toklas et les racines de son génie.
Alice Babette Toklas, l’épouse et compagne de vie de Stein, s’est elle-même illustrée par la publication d’un recueil de recettes spirituel, incluant notamment une fameuse préparation au haschisch. Elle a également prêté son nom à L’Autobiographie d’Alice B. Toklas, un ouvrage à succès qui mêle fausse biographie, potins mondains et autopromotion. Publié en 1934, ce livre a rencontré un public large, séduit par son cadre glamour et ses personnages hauts en couleur, rappelant les comédies légères de l’entre-deux-guerres.
L’année suivant la publication de l’autobiographie, Stein et Toklas ont entrepris une tournée de conférences de six mois aux États-Unis, accueillies avec enthousiasme par la foule et la presse. Contre toute attente, cet improbable couple n’a pas suscité de rejet dans la société américaine de l’époque. Leur relation, bien que non conventionnelle, présentait de nombreux aspects d’un mariage traditionnel. Stein appelait Toklas affectueusement « ma précieuse épouse » et se signait « petit mari ».
Dans L’Autobiographie, Toklas rapporte une phrase révélatrice : « Gertrude dit toujours qu’elle déteste l’anormal, c’est tellement évident. » Cette ironie souligne la manière dont Stein, en insistant sur la soumission de Toklas et sa propre suprématie, mettait en scène leur singularité. Les observateurs se demandaient ce qui se passait réellement derrière les portes closes de leur vie.
La biographe Francesca Wade explore cette question avec discernement dans la seconde partie de son ouvrage, Gertrude Stein: An Afterlife, qui débute après la mort de Stein, survenue en 1946 des suites d’un cancer. La première partie de la biographie, bien que concise, ne révèle pas d’éléments nouveaux majeurs. Les recherches originales de Wade portent sur les « entretiens Katz ». Leon Katz, un étudiant en talmudique passionné, considérait les textes de Stein comme son propre Talmud. L’histoire de ses découvertes est digne d’un roman policier : une enquête minutieuse menée auprès de l’entourage de Stein, dont certains avaient été négligés par l’écrivaine elle-même, ou pour apaiser la jalousie d’Alice.
Peu de figures littéraires ont acquis une aura aussi particulière que Toklas, à l’instar de Vera Nabokov. Leur dévotion absolue à leur conjoint suscite une curiosité durable, teintée parfois d’envie, car de nombreuses femmes ont rêvé d’inspirer un génie. Cependant, l’abnégation ostentatoire, quelle qu’elle soit, suscite un malaise. Qu’est-ce qui maintient une telle union ? L’attraction est-elle réciproque ? Et la rancœur, est-elle présente ?
Katz s’est lui-même posé ces questions. En 1952, il sollicita une rencontre avec Toklas, qui, malgré sa méfiance envers les indiscrets, accepta. Pendant quatre mois, ils passèrent huit heures par jour à converser dans l’appartement parisien de Toklas. Katz avait mené son enquête en amont, interrogeant des figures clés de la jeunesse de Stein, que celle-ci avait parfois snobées, ou pour satisfaire Alice, jalouse de son passé. Ces témoignages révélèrent une Gertrude méconnue, « maladroite », « négligée » et « naïve », mais aussi opiniâtre et parfois incohérente, en pleine découverte de son attirance pour les femmes.
Katz disposait d’un atout unique : l’accès exclusif aux premiers carnets de Stein, conservés aux archives de Yale, que l’écrivaine avait fait expédier en Amérique avant la Seconde Guerre mondiale. Ces documents contenaient l’intégralité de ses écrits : manuscrits, journaux intimes, notes d’amour griffonnées, listes de courses. Lorsque Toklas lui suggéra de faire preuve de sélectivité, Stein répondit que ce n’était pas à elle de décider ce que les futurs lecteurs pourraient trouver utile, citant sa conviction que « les faits de la vie font la littérature ».
En ne retenant rien, Stein semblait avoir anticipé l’épiphanie de Katz : son œuvre nécessite une clé de décryptage, et sa vie en fournit une. Toklas combla les lacunes, parfois sans le vouloir. De retour chez lui, Katz transcrivit ses notes, mais ne les publia jamais. Il décéda en 2017, à l’âge de 97 ans, laissant ses papiers à Yale, où Francesca Wade fut la première à les consulter.
Parmi les secrets révélés par Katz, celui de May Bookstaver, le premier grand amour de Stein. Elles se rencontrèrent à Baltimore lorsque Gertrude était étudiante à Johns Hopkins et May, une jeune diplômée de Bryn Mawr. À cette époque, Stein était encore loin de devenir « Gertrude Stein ». James Lord, dans ses mémoires caustiques, décrit comment elle répétait inlassablement ses arguments, « en haussant la voix », si quelqu’un osait la contredire. Mais lorsqu’elle rencontra May, celle-ci « s’offusquait de la tendance de [Gertrude] à intellectualiser tout », selon Wade. Elles s’opposèrent sur les questions féministes, Bookstaver étant une « fervente militante pour le droit de vote des femmes » et Stein, l’auteure de La dégénérescence des femmes américaines, un essai qui affirmait que « la place naturelle d’une femme était… au foyer ».
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