Publié le 13 décembre 2025 à 12h27. Le Ghana, premier producteur d’or d’Afrique, est confronté à une exploitation aurifère illégale massive qui dégrade l’environnement et alimente des tensions sociales, malgré une richesse potentielle considérable pour le pays.
- L’exploitation illégale de l’or, appelée « galamsey », est pratiquée par environ un million de personnes au Ghana.
- Cette activité cause des dommages environnementaux importants, notamment la pollution des rivières au mercure et la déforestation.
- Le mécontentement lié à cette situation a contribué à un changement de gouvernement lors des élections de 2024.
Depuis le XVe siècle, la côte ghanéenne est associée à l’or. Les marins portugais l’appelaient la « Costa da Mina », la côte minière, et l’explorateur britannique Richard F. Burton constatait trois siècles plus tard que « chaque colline est un champ d’or » dans cette colonie britannique, alors nommée Côte-d’Or. Aujourd’hui, le Ghana reste le premier producteur d’or du continent africain, une activité qui a profondément marqué son histoire et son économie.
La réalité de cette ruée vers l’or se révèle lors d’un voyage dans la zone minière au nord de Takoradi. Après une heure de route, les paysages habités laissent place à des collines densément boisées, parsemées de plantations de cacao et de palmiers à huile. La route serpente le long d’une petite rivière dont les berges sont de plus en plus souvent creusées. Les arbres ont été abattus, laissant apparaître des amas de terre claire, entrecoupés de petits étangs aux eaux troubles et iridescentes. Un paysage lunaire, témoin de l’extraction intensive.
L’exploitation illégale de l’or dans les rivières du Ghana est une sale affaire.
SRF / Fabien Urech
Accompagné de Dawda Mohammed Kakale, une journaliste locale, nous croisons deux chercheurs d’or. Ils sont debout dans l’eau jusqu’aux genoux, couverts de boue. L’un d’eux utilise une pompe pour diriger la terre sur une sorte de toboggan aquatique recouvert d’une natte. L’or s’y agrippe, puis est lié au mercure et fondu. Les deux hommes refusent de parler. Un habitant du village voisin explique qu’ils n’ont pas de permis et qu’ils fuient à l’arrivée des forces de l’ordre :
« Quand les forces de sécurité arrivent, ils s’enfuient. »
La scène est révélatrice de l’ampleur du phénomène. Environ un million de personnes travaillent comme chercheurs d’or illégaux au Ghana, un secteur connu sous le nom de « galamsey », dérivé de l’anglais « gather and sell » (rassembler et vendre). Cette activité a connu un essor en raison de la hausse des prix de l’or et du manque de contrôle. Beaucoup de mineurs étaient auparavant producteurs de cacao, chauffeurs de taxi ou ouvriers du bâtiment, et gagnent désormais beaucoup plus d’argent grâce à l’or.
Le fleuve Pra en témoigne pleinement. Des toboggans s’avancent dans des étangs troubles, des excavatrices rouillées bordent la rivière. La zone minière dénudée s’étend sur des centaines de mètres. Un agent de sécurité explique qu’un patron chinois exploite le site, sans permis – « nous y travaillons toujours ». Plus d’une centaine de journaliers y travaillent, touchant l’équivalent de 15 francs suisses par jour. Ceux qui lient la poudre d’or au mercure sont mieux payés :
« Il faut bien les payer, sinon ils voleront. »
Voilà à quoi ressemblaient d’anciennes zones forestières ou plantations après le travail des chercheurs d’or.
SRF / Fabien Urech
Les conséquences environnementales sont alarmantes. Selon l’Office national des eaux, environ 60 % des lacs et des rivières sont tellement pollués qu’ils ne peuvent plus abriter la vie aquatique. Les poisons ont contaminé la chaîne alimentaire : des études révèlent la présence de mercure, de cyanure et d’arsenic dans les racines de manioc et les légumes-feuilles cultivés à proximité des mines. Les habitants ne lavent même plus leur linge dans ces eaux.
À Tarkwa, surnommée la « Ville d’Or », cinq mines industrielles entourent une population de 200 000 habitants. L’une d’elles est la plus grande mine d’or à ciel ouvert d’Afrique, un gouffre de 300 mètres de profondeur qui pourrait engloutir toute la ville. L’accès à ces mines est interdit, et nos demandes d’informations auprès des exploitants miniers internationaux sont restées sans réponse.
À Tarkwa, l’or est également extrait au sein de la ville. Voici l’entrée d’une mine souterraine proche du centre-ville.
SRF / Fabien Urech
L’exploitation illégale de l’or est paradoxalement plus accessible. Nous visitons l’ancienne gare de la ville, un bâtiment délabré qui symbolise un échec : trous dans le toit, moisissure sur les murs. Construite par les Britanniques en 1901 pour exporter l’or – on parlait alors de « Jungle Boom » – elle est aujourd’hui occupée par des mineurs qui broient la roche aurifère et la lient au mercure. L’un d’eux affirme sans crainte :
« Ce n’est pas dangereux, je vais juste en parler très brièvement. »
Là où circulaient autrefois les trains, la roche contenant de l’or est désormais broyée et liée au mercure.
SRF / Fabien Urech
Malgré cette richesse, le Ghana est confronté à des difficultés économiques. En 2022, le gouvernement n’a plus été en mesure de rembourser sa dette extérieure et a dû solliciter l’aide du Fonds monétaire international pour la dix-septième fois depuis son indépendance. Le contraste est saisissant : des milliards d’or, mais une pauvreté persistante.
Entrée d’une mine souterraine près de la ville de Prestea, autrefois considérée comme le « joyau de la Gold Coast ».
SRF / Fabien Urech
À Prestea, autrefois surnommée le « joyau de la Côte-d’Or », la situation est particulièrement frappante. La ville est isolée, les routes sont en mauvais état et la police demande un « pourboire » aux voyageurs. Une mine illégale opère ouvertement au prochain virage, sans que les autorités ne semblent s’en soucier. Des hommes creusent des trous de 40 mètres de profondeur, espérant trouver leur fortune. L’un d’eux propose même de creuser un trou pour 1 000 dollars, promettant un tiers de l’or extrait. Un autre montre une photo d’une pépite qui lui a rapporté 10 000 dollars, soit l’équivalent de cinq années de salaire au Ghana.
Quelques jours plus tard, l’un des mineurs nous informe que la police a démantelé le site. Ces opérations sont de plus en plus fréquentes, signe que le Ghana prend conscience de l’ampleur du problème.
Le pays dispose d’atouts importants pour relever ce défi : une démocratie stable depuis les années 1990, une société civile dynamique, des médias libres et des élections qui permettent de véritables alternances politiques. Le soulèvement populaire de 2024, lié à la pollution des rivières, a d’ailleurs contribué au changement de gouvernement.
Un mineur à petite échelle cherchant de l’or. Même quelques grammes rapportent beaucoup.
SRF / Fabien Urech
Le nouveau gouvernement n’a pas encore mis fin à la ruée vers l’or illégale, mais des mesures sont prises : expulsions, création d’une autorité de contrôle centralisée, mise en place de systèmes de transparence. L’espoir renaît : les milliards générés par l’or pourraient enfin se traduire par des améliorations concrètes, avec la construction de nouvelles routes, écoles et hôpitaux. À Tarkwa, la réhabilitation de la ligne ferroviaire vers la côte est prévue, pour désenclaver la région et faciliter le transport des marchandises et des personnes.
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