Home AffairesGuerre au Moyen-Orient: pourquoi la Suisse romande devrait éviter la pénurie de gaz cet hiver

Guerre au Moyen-Orient: pourquoi la Suisse romande devrait éviter la pénurie de gaz cet hiver

by Amélie Bernard
Le verrou d'Ormuz et la menace sur le GNL

Le blocage du détroit d’Ormuz et les tensions avec l’Iran placent l’Europe dans une posture énergétique précaire ce 31 mai 2026. Tandis que Gaznat se montre serein pour la Suisse romande, Uniper et Equinor alertent sur des stocks insuffisants et des risques de pénuries pour l’hiver prochain.

L’Europe traverse un paradoxe brutal. Alors que la mémoire de la crise énergétique de 2022 s’estompe, une nouvelle instabilité géopolitique vient frapper le talon d’Achille du continent : sa dépendance aux flux de gaz naturel liquéfié (GNL). Le verrouillage du détroit d’Ormuz n’est pas qu’un incident maritime, c’est un signal d’alarme sur la fragilité d’une architecture économique qui a sous-estimé la volatilité du Moyen-Orient.

Le verrou d’Ormuz et la menace sur le GNL

L’enjeu est mathématique. Environ 20% de l’approvisionnement mondial en GNL transite par le détroit d’Ormuz, aujourd’hui bloqué. Selon Transitions & Energies, cette situation crée un risque immédiat de flambée des prix et de pénuries si le trafic ne revient pas à la normale d’ici un à trois mois.

Le verrou d'Ormuz et la menace sur le GNL
cluster (priority): lediplomate.media

Le problème est aggravé par la posture du Qatar, deuxième exportateur mondial. Le pays a prolongé jusqu’à la mi-août sa clause de force majeure, s’autorisant ainsi à ne pas respecter ses obligations de livraisons contractuelles. Cette absence de fiabilité qatarie ne peut être compensée rapidement. Si les États-Unis et l’Australie augmentent leurs exportations, elles restent insuffisantes pour pallier la disparition du marché qatarien dans un délai aussi court.

Pour l’instant, l’impact est contenu car la demande est faible durant la saison estivale. Cependant, la vulnérabilité maximale apparaîtra dès que les températures baisseront et que la production des énergies renouvelables intermittentes, notamment le solaire et l’éolien, diminuera.

Sérénité suisse face à l’urgence allemande

L’analyse de la situation diverge radicalement selon les acteurs et les zones géographiques. En Suisse romande, le ton est à l’optimisme. Comme le rapporte Le Nouvelliste, Gaznat juge la situation assez sereine pour l’hiver à venir. Cette confiance repose sur la stratégie de l’Union européenne, qui a fixé un objectif de remplissage des réserves de gaz à 90% pour le 1er novembre.

Sérénité suisse face à l'urgence allemande
cluster (priority): Transitions & Energies

À l’opposé, le géant allemand Uniper tire la sonnette d’alarme. D’après Zonebourse Suisse, Michael Lewis, président du directoire d’Uniper, estime que le rythme de remplissage des réservoirs est bien trop lent.

Webinaire ASFE Suisse Romande avec Frédéric Encel – Un point sur la situation au Moyen-Orient

« Les niveaux de stockage progressent depuis mars, mais la cadence demeure bien trop lente. Si nous ne remplissons pas rapidement les capacités de stockage, nous serons confrontés à un problème l’hiver prochain.

Les chiffres allemands illustrent cette inquiétude :

Indicateur (Allemagne) Niveau Actuel Niveau il y a un an
Taux de remplissage des réservoirs 30,64 % 38,65 %

Cette baisse du taux de stockage s’explique en partie par la hausse des prix induite par le conflit iranien, rendant le stockage moins attractif financièrement. Face à cela, Uniper a même demandé la mise hors service du réservoir de Breitbrunn en Bavière, jugé non rentable.

L’Algérie et le paradoxe du gaz de schiste

Pour sortir de cette impasse, l’Europe se tourne vers l’Afrique du Nord. L’Algérie redevient un pivot stratégique, particulièrement pour l’Italie. Selon l’analyse de lediplomate.media, Alger dispose d’infrastructures déjà connectées au marché européen et d’une volonté claire d’attirer les capitaux étrangers.

L'Algérie et le paradoxe du gaz de schiste
cluster (priority): Zonebourse Suisse

Pour 2026, l’Algérie a lancé de nouvelles licences énergétiques dans les zones de Ouargla et d’Illizi afin de consolider sa position de plateforme énergétique majeure. Mais ce rapprochement met en lumière une contradiction politique européenne profonde : le gaz de schiste.

L’Europe refuse l’exploitation du gaz de schiste sur son propre sol pour des motifs environnementaux et sociaux, mais elle regarde avec intérêt les ressources non conventionnelles d’Alger. Ce paradoxe révèle une vérité inconfortable : le bloc européen prône la transition verte dans ses discours, mais court vers les molécules de gaz étrangères dès qu’un passage maritime comme Ormuz est menacé.

Vers un nouveau modèle de régulation énergétique

L’instabilité actuelle pousse certains dirigeants à remettre en question le modèle de marché pur. Michael Lewis plaide désormais pour l’adoption d’un modèle de régulation similaire à celui de la France, où le régulateur garantit certains prix pour stabiliser le marché.

Il considère que l’option autrichienne, basée sur une réserve de gaz stratégique, ne serait que la deuxième meilleure solution pour l’Allemagne. Cette réflexion marque un tournant : l’acceptation que la souveraineté politique est impossible sans une souveraineté énergétique réelle.

L’Europe entre donc dans une phase critique. Entre la discipline relâchée sur la reconstitution des stocks après l’invasion de l’Ukraine en 2022 et la rigueur de l’hiver 2025-2026, le continent a épuisé sa marge de manœuvre. La capacité des pays européens à diversifier leurs sources et à accélérer le remplissage des réserves avant novembre déterminera si l’hiver prochain sera marqué par la sérénité annoncée en Suisse ou par la crise redoutée en Allemagne.

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