L’aile conservatrice américaine, incarnée par le mouvement MAGA, semble paradoxalement s’emparer des outils théoriques développés par la gauche radicale pour déconstruire l’ordre établi. De la remise en question de la vérité objective à l’instrumentalisation des théories critiques, ces idées, initialement conçues pour dénoncer les injustices sociales, sont aujourd’hui détournées à des fins opposées.
À retenir
- Le mouvement MAGA utilise des concepts issus de la pensée marxiste, post-moderniste et de la théorie critique pour déstabiliser les institutions et les élites en place.
- Cette appropriation s’opère souvent sans que les partisans de MAGA ne soient conscients de l’origine de ces idées, qui étaient autrefois associées à la gauche.
- La gauche américaine se trouve affaiblie, ayant perdu le contrôle de son propre héritage intellectuel et manquant d’une alternative idéologique cohérente.
Contexte
En 1985, Sam Francis, un intellectuel conservateur aujourd’hui peu connu, a exposé une vision révolutionnaire à un journaliste du Washington Times. Loin de se contenter de réformes, Francis prônait une destruction totale du système existant, une approche qui allait finalement s’imposer dans les cercles conservateurs. Il voyait la tactique à adopter comme plus proche de celle de Karl Marx et Vladimir Lénine que d’Edmund Burke, figure traditionnelle du conservatisme.
Ce détournement des idées de gauche n’est pas un phénomène isolé. Au cours des cinquante dernières années, ces concepts ont progressivement imprégné la culture, constituant ce qu’Antonio Gramsci, un intellectuel marxiste italien, appelait la « philosophie spontanée » d’une époque. MAGA a su exploiter cette atmosphère pour saper les fondements de la gauche.
Ce qui change
Plusieurs exemples illustrent cette appropriation. Le postmodernisme, qui remet en question l’existence d’une vérité absolue, est utilisé pour justifier la diffusion de « faits alternatifs », comme l’a souligné Kellyanne Conway, ancienne conseillère de Donald Trump. La rhétorique anti-mondialisation, née des protestations de militants de gauche, est reprise par MAGA pour dénoncer les élites et les accords commerciaux internationaux.
La théorie du « pouvoir caché », popularisée par des sociologues radicaux comme C. Wright Mills et Peter Dale Scott, qui évoquaient l’existence d’un « État profond », est également au cœur du discours de MAGA. De même, les concepts marxistes de lutte des classes et de dictature des élites trouvent un écho auprès des partisans de ce mouvement, qui se présentent comme les défenseurs des « masses » face à une oligarchie intellectuelle.
Steve Bannon, ancien conseiller stratégique de Donald Trump, a explicitement déclaré en 2013 : « Je suis léniniste. Lénine voulait détruire l’État et c’est aussi mon objectif. Je veux tout faire s’effondrer, détruire tout l’établissement actuel. » Christopher Rufo, figure montante du conservatisme culturel, incarne cette volonté de déconstruire l’ordre établi en adoptant une stratégie d’« avant-garde » inspirée de Lénine.
Enfin, la politique identitaire, initialement développée pour défendre les droits des minorités, est retournée contre les élites universitaires et les progressistes, présentés comme les nouveaux oppresseurs. MAGA se positionne ainsi comme un mouvement identitaire pour les Blancs, une stratégie qui s’avère particulièrement efficace dans un pays où ils constituent la majorité.
Prochaines étapes
L’avenir de la gauche américaine dépendra de sa capacité à renouer avec une tradition intellectuelle plus modérée et à proposer une alternative idéologique cohérente face à la déconstruction menée par MAGA. Il est crucial de comprendre comment les idées qui ont autrefois servi à critiquer le pouvoir sont aujourd’hui utilisées pour le renforcer, et de développer des outils intellectuels capables de contrer cette appropriation.
L’article original a été publié dans The New York Times.