Publié le 13 janvier 2026. L’aide humanitaire, autrefois perçue comme un acte de solidarité internationale, est de plus en plus instrumentalisée par les États donateurs, qui l’utilisent comme levier pour obtenir des avantages politiques et économiques. Cette évolution menace de transformer un système fondé sur les besoins en un réseau d’échanges bilatéraux, exacerbant les inégalités entre les nations.
- L’aide humanitaire devient de plus en plus transactionnelle, liée à des intérêts politiques et économiques.
- Le fossé se creuse entre les pays donateurs et bénéficiaires, les premiers cherchant à obtenir des contreparties en échange de leur aide.
- Cette tendance risque de créer un système d’aide à deux vitesses, favorisant les pays ayant déjà des relations privilégiées avec les donateurs.
Longtemps considérée comme un pilier de la coopération internationale, l’aide humanitaire est aujourd’hui le théâtre d’une lutte d’influence croissante. Si le débat sur la possibilité d’une aide véritablement apolitique a toujours existé, les États intègrent désormais ouvertement l’assistance humanitaire dans leurs stratégies de politique étrangère. Cette évolution marque un glissement préoccupant vers une approche utilitariste, où la solidarité mondiale passe au second plan face aux intérêts nationaux.
La coopération internationale est essentielle à l’action humanitaire, l’aide étant acheminée via des organisations multilatérales comme les Nations Unies ou directement par des canaux bilatéraux. Cependant, les principes qui guident la distribution de cette aide ont évolué. Les quatre principes fondamentaux de l’humanitarisme – humanité, impartialité, neutralité et indépendance – sont de plus en plus difficiles à respecter pour les États, en particulier la neutralité et l’indépendance. Toute action étatique, par nature, est politique, même lorsqu’elle se présente sous la forme d’une « puissance douce ».
Après la fin de la Guerre froide, ces principes humanitaires ont été largement adoptés, notamment par les pays donateurs occidentaux. Certains États ont maintenu une séparation entre leur politique étrangère et leurs actions humanitaires en créant des agences dédiées, opérationnellement indépendantes. Cette structure permettait un certain équilibre entre les priorités nationales et les impératifs humanitaires. Or, cet équilibre est aujourd’hui fragilisé, les intérêts nationaux prenant le pas sur la solidarité mondiale.
Cette préférence pour les intérêts nationaux s’accompagne de l’essor d’une approche transactionnelle de la diplomatie et de la coopération internationale. L’aide humanitaire est de plus en plus perçue comme un simple outil de politique étrangère, où les gains à court terme priment sur les bénéfices à long terme et les considérations humanitaires. Une logique de donnant-donnant s’instaure, l’aide étant augmentée ou réduite en fonction des relations bilatérales.

La restructuration récente de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) et son intégration au Département d’État américain en sont un exemple frappant, mais ce phénomène est mondial. Compte tenu de la contribution importante des États-Unis à l’aide humanitaire mondiale, cette décision est un coup dur pour le secteur. Cette tendance à privilégier les intérêts nationaux se manifeste également par l’intégration des agences d’aide au sein des ministères des Affaires étrangères, une pratique qui a débuté dans les années 2000 avec le Danemark, suivie par la Nouvelle-Zélande en 2009 (RNZ), l’Australie et le Canada en 2013, et le Royaume-Uni en 2020.
Ces intégrations sont justifiées par des arguments de cohérence des politiques, d’efficacité du décaissement et d’optimisation globale. Lors de l’intégration de l’Agence australienne pour le développement international, le Premier ministre Tony Abbott a souligné la nécessité d’« aligner plus étroitement l’aide et les aspects diplomatiques de l’agenda politique international australien ». De même, le gel de l’USAID a été justifié par la volonté de « recentrer sur les intérêts nationaux américains » et de garantir que l’aide étrangère soit « conforme à la politique étrangère américaine dans le cadre du programme America First ».
En d’autres termes, l’aide doit servir un objectif précis. En centralisant le contrôle politique sur ces agences, les gouvernements cherchent à garantir que les dépenses d’aide étrangère soient alignées sur les priorités nationales plutôt que de répondre aux besoins des populations vulnérables.
L’augmentation des contributions affectées à l’aide, c’est-à-dire des financements destinés à des programmes, projets, pays ou thèmes spécifiques, illustre également cette tendance. Si le financement affecté aux organisations multilatérales a augmenté depuis les années 1990, il est devenu prédominant au cours de la dernière décennie. En 2023, les contributions affectées représentaient 41,0 milliards de dollars, soit environ 61 % des revenus totaux du système des Nations Unies (rapport financier). Des études suggèrent que les projets préaffectés présentent des inconvénients, notamment une influence disproportionnée des donateurs sur l’orientation et les programmes des organisations multilatérales (étude).
Les États réduisent leurs contributions à l’aide et, lorsqu’ils contribuent, ils ont tendance à cibler des programmes spécifiques et des domaines d’intérêt qui servent leurs propres priorités politiques. La politique semble donc reprendre le dessus dans le secteur humanitaire, comme on ne l’avait pas vu depuis la fin de la Guerre froide.
Dans un contexte où les contributions à l’aide mondiale diminuent et où les financements restants sont de plus en plus affectés à des projets spécifiques, l’aide devient un levier de pouvoir pour les gouvernements. Si les États persistent dans ce modèle transactionnel, les pays bénéficiaires seront contraints de s’aligner sur les donateurs pour recevoir une assistance.
Au lieu d’un système fondé sur les besoins, on assisterait à une allocation de l’aide humanitaire basée sur des relations bilatérales, ce qui pourrait conduire à un système à deux vitesses. Les pays à revenus élevés, disposant d’avantages économiques et/ou politiques préexistants, capteraient la majeure partie de l’aide, tandis que les pays à faible revenu, plus dépendants des subventions, seraient laissés pour compte, creusant davantage les inégalités. Il est donc crucial de combler le fossé entre les pays exclus de ce système et ceux qui peuvent répondre à leurs besoins humanitaires.
Compte tenu de la multiplication des crises transfrontalières, une telle approche apparaît dangereusement myope. Dans un monde interdépendant, les impacts des crises ne peuvent être gérés unilatéralement. Ignorer l’intérêt collectif mondial, même pour des gains à court terme, affaiblit la résilience globale du système international. Le choix des États est clair : continuer à saper un système humanitaire fondé sur les besoins, un système basé sur la solidarité mondiale, ne fera qu’aggraver les souffrances à long terme.
S. Nanthini est chercheuse associée au sein du programme d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe de l’Institut d’études de défense et stratégiques de la S. Rajaratnam School of International Studies (RSIS).
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