Publié le 28 décembre 2025 à 08h18. L’œuvre de Karl Polanyi, penseur hongrois du XXe siècle, revient en force pour éclairer les tensions contemporaines entre marché, société et démocratie, alors que populismes et contestations de l’ordre établi se multiplient.
- Karl Polanyi, souvent éclipsé par des figures comme Hayek, met en garde contre les dangers d’un marché auto-régulé déconnecté des besoins sociaux.
- Son expérience à Vienne, entre les deux guerres mondiales, l’a conduit à critiquer les utopies économiques et à plaider pour un équilibre entre liberté individuelle et intervention collective.
- Ses analyses, initialement développées dans les années 1940, restent d’une pertinence frappante face aux défis du XXIe siècle, notamment la montée des inégalités et la crise de confiance envers les institutions.
Qui était Karl Polanyi ? Sociologue, économiste, philosophe politique ou historien de l’économie ? Il est difficile de le catégoriser. Son œuvre, parfois confondue avec celle de son frère, le philosophe Michael Polanyi, offre une perspective unique sur les bouleversements du XXe siècle et continue d’inspirer les débats contemporains. Le sociologue Fred Block souligne que, contrairement à de nombreux ouvrages qui perdent rapidement de leur pertinence, « La Grande Transformation », écrit dans les années 1940, demeure indispensable pour comprendre les difficultés de la société et de l’économie mondiales au XXIe siècle. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz estime même qu’une lecture attentive de ce livre pourrait nous éviter de répéter les erreurs du passé, car « les questions et la vision soulevées par Polanyi n’ont pas perdu de leur excellence ». En 2016, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a qualifié notre époque d’« ère Polanyi », caractérisée par des marchés dangereux et non réglementés et une défiance généralisée envers la politique.
Né en 1886 dans une famille juive de la classe supérieure en Hongrie, Polanyi a grandi dans un environnement intellectuellement stimulant. Les salons de sa mère à Budapest et à Vienne rassemblaient des penseurs, des hommes politiques et des personnalités de l’époque, comme le juriste Hans Kelsen. Durant ses études, il a fondé le « Cercle Galilée », un groupe d’étudiants progressistes dont plusieurs membres deviendront des figures importantes de la vie politique hongroise. La Première Guerre mondiale marque un tournant dans sa vie. Mobilisé dans l’administration logistique de l’Empire austro-hongrois, il est confronté à la brutalité de la guerre. Son retour en 1917 est marqué par une profonde désillusion, ne conservant avec lui qu’une édition de Shakespeare et le Nouveau Testament, deux livres qui l’ont profondément influencé. À cette époque, il est hanté par l’idée que « la vie est une occasion manquée pour l’homme ».
Vienne, après la Première Guerre mondiale, est un laboratoire d’idées. L’effondrement de l’empire austro-hongrois ouvre la voie à une expérience social-démocrate unique. En 1919, le Parti social-démocrate autrichien remporte les élections municipales et gouverne la ville pendant plus d’une décennie, donnant naissance à la « Vienne rouge ». Cette période est marquée par une volonté de concilier socialisme et démocratie parlementaire, en mettant l’accent sur les besoins des travailleurs et du public. C’est dans ce contexte que Polanyi s’installe à Vienne en 1919, en quête de repos et de guérison. Il commence sa carrière de journaliste au « Vienna Finnish Daily News », puis rejoint le magazine « Olympus », un important périodique économique où il côtoie des figures de l’École autrichienne d’économie, telles que Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et Peter Drucker. Il participe également à un salon de séminaire socialiste, où il s’oppose à la fois au capitalisme libéral et au modèle soviétique, plaidant pour une forme d’autonomie industrielle démocratisée.
Le débat sur la faisabilité de l’économie planifiée, souvent présenté comme un affrontement entre l’École autrichienne et l’économiste polonais Oskar Lange, trouve ses racines dans ce contexte viennois. Otto Neurath, un autre participant à ces débats, remet en question les fondements de l’approche de Mises, en soulignant que la maximisation de la valeur sociale ne se réduit pas à la maximisation du profit monétaire. Selon Neurath, les choix économiques sont influencés par des considérations politiques et éthiques, et la planification centralisée peut être envisagée dans le cadre d’une économie de guerre. Polanyi, quant à lui, critique l’idée d’un marché auto-régulé, estimant qu’il conduit à l’égoïsme et à la destruction des liens sociaux. Il souligne que le marché capitaliste ignore les normes individuelles et sociales et qu’il est incapable de fournir des informations fiables sur les besoins réels des individus.
Polanyi s’interroge sur la nature même des marchandises. Inspiré par les travaux de Karl Wieser, il soutient que la terre, le travail et la monnaie ne sont pas de véritables marchandises, car ils ne sont pas produits dans le but d’être vendus. Il met en garde contre les conséquences désastreuses d’une marchandisation généralisée, qui conduit à la destruction de l’environnement, à l’exploitation des travailleurs et à la perte de liberté. Il estime que le marché doit être subordonné aux besoins de la société et que l’intervention collective est nécessaire pour garantir la justice sociale et le bien-être public.
L’expérience de Polanyi à Vienne prend fin avec la montée du fascisme en Autriche dans les années 1930. En 1933, le chancelier Engelbert Dollfuss dissout le Parlement et instaure un régime autoritaire. Polanyi et sa famille sont contraints à l’exil. Après avoir vécu en Grande-Bretagne et aux États-Unis, il publie en 1944 son œuvre majeure, « La Grande Transformation », dans laquelle il analyse les causes de la crise du capitalisme et les dangers du fascisme. Il y développe sa critique de l’utopie du marché et plaide pour une réforme du système économique fondée sur la solidarité et la démocratie.
L’histoire de Polanyi et de son frère Michael, qui ont divergé sur de nombreuses questions, notamment pendant la guerre froide, illustre les tensions idéologiques de l’époque. Malgré leurs désaccords, les deux frères ont maintenu une relation étroite, témoignant de la complexité des liens familiaux et de la difficulté de concilier convictions personnelles et loyauté fraternelle. Photo de famille Polanyi (1948).
Aujourd’hui, dans un contexte marqué par la montée de l’IA, le reflux du néolibéralisme et la résurgence de l’extrême droite, l’œuvre de Karl Polanyi prend une nouvelle résonance. Ses analyses nous invitent à réfléchir aux conséquences de la marchandisation de la vie sociale et à rechercher des alternatives pour construire une société plus juste et plus durable. Comme le dit l’adage, « il existe encore d’innombrables lueurs matinales qui n’ont pas encore illuminé notre ciel ».
Auteur/Li Jin
Éditeur/Li Yongbo Shen Lu
Relecture/Xue Jingning
