L’UE sur le point de conclure un accord commercial avec l’Indonésie, l’huile de palme au cœur des préoccupations
L’Union européenne est sur le point de finaliser un accord commercial avec l’Indonésie, la quatrième nation la plus peuplée du monde, lors d’une réunion à Bali. L’huile de palme reste un sujet sensible.
La conclusion de cet accord de partenariat économique complet (CEPA), après près d’une décennie de négociations, intervient dans un contexte de tensions commerciales internationales, notamment suite aux tarifs imposés par l’administration Trump.
Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large de la Commission européenne, menée par Maroš Šefčovič, visant à renforcer les relations avec les partenaires asiatiques, après des accords similaires conclus avec Singapour et le Vietnam, et des négociations en cours avec la Thaïlande et les Philippines, ainsi qu’un accord ambitieux avec l’Inde.
L’objectif est de multiplier par plusieurs les 27,3 milliards d’euros d’échanges bilatéraux enregistrés en 2024 grâce à la suppression de tarifs douaniers, qui pourraient atteindre 98%.
Les experts qualifient cet accord de particulièrement généreux de la part de l’Indonésie. “C’est de loin l’accord de libre-échange le plus ambitieux que les Indonésiens aient accepté”, souligne Hosuk Lee-Makiyama, directeur du Centre européen de l’économie politique internationale (ECIPE), ajoutant que les concessions dépassent celles de l’accord UE-Mercosur.
Cependant, les discussions sur la durabilité, l’huile de palme et les matières premières ont été centrales dans les relations entre Bruxelles et Jakarta. La question de savoir si la signature à Bali suffira à apaiser les inquiétudes liées aux politiques environnementales, qui ont freiné les négociations, reste ouverte.
Les enjeux de l’huile de palme
L’huile de palme est au cœur des préoccupations. L’Indonésie est le premier producteur mondial de cette substance, un ingrédient clé dans de nombreux produits, des aliments aux cosmétiques en passant par les biocarburants. Cependant, sa production est souvent associée à la déforestation, ce qui a longtemps compliqué les relations avec l’UE.
“Cet accord renforce un modèle extractif qui a déjà causé des dommages considérables aux forêts indonésiennes”, déplore Perrine Fournier, militante de l’ONG Fern.
L’accord prévoit un tarif zéro pour l’huile de palme, mais dans des quotas limités. Perrine Fournier regrette que cette concession ne soit probablement pas liée à des exigences de durabilité. Malgré des progrès dans la lutte contre la déforestation liée au palmier à huile, celle-ci reste un facteur majeur de perte de forêts, selon des organisations internationales.
Le timing de l’accord est d’autant plus important qu’il précède l’entrée en vigueur, le 30 décembre, du règlement européen sur la déforestation (EUDR). Ce règlement imposera aux importateurs de prouver, grâce à des données de géolocalisation, que leurs produits n’ont pas contribué à la déforestation.
Il reste à voir si l’accord commercial aborde directement les préoccupations des agriculteurs et des responsables indonésiens concernant le manque de moyens financiers et techniques pour se conformer à ce règlement. Les diplomates indonésiens ont indiqué que l’accord commercial ne traiterait pas directement de la conformité à l’EUDR.
Biocarburants et matières premières stratégiques
Les différends sur l’énergie et les matières premières ont également alimenté la méfiance entre Bruxelles et Jakarta. Les réglementations européennes ont ciblé les importations de biocarburants à base d’huile de palme indonésienne, moins chères que les alternatives européennes. L’UE a imposé des droits douaniers pour décourager ces importations et a limité leur utilisation dans le cadre des règles européennes sur les énergies renouvelables.
Jakarta a contesté ces mesures devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et a obtenu gain de cause, l’OMC jugeant les actions de Bruxelles discriminatoires. Bruxelles s’est engagée à respecter cette décision.
L’Indonésie possède également d’importantes réserves de nickel, une matière première essentielle pour la production de batteries et de technologies vertes. Le pays a limité son exportation depuis 2014 pour encourager le traitement local. L’UE a contesté cette interdiction devant l’OMC, qui a donné raison à Bruxelles. L’Indonésie a fait appel, mais l’affaire est actuellement bloquée en raison de la paralysie de l’organe d’appel de l’OMC.
La pression de l’UE pour garantir son accès au nickel s’inscrit dans une stratégie plus large visant à réduire la dépendance du bloc européen à la Chine pour l’approvisionnement en minéraux critiques.
Logique de sécurité et partenariats stratégiques
Au-delà des aspects commerciaux, l’accord revêt une dimension stratégique importante. Bruxelles cherche à renforcer ses alliances en matière de sécurité, et l’Indonésie est un partenaire clé dans la région indo-pacifique pour contrer l’influence croissante de la Chine.
“L’Indonésie est l’une des clés de la sécurité indo-pacifique”, souligne Lee-Makiyama. “Ils ne veulent pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, ce qui revient à contenir la Chine.”
L’accord pourrait offrir à l’Indonésie une “option viable” face à la Chine, selon Lizza Bomassi de l’Institut d’études de sécurité de l’UE.
Des accords de défense ont également été conclus récemment. Lors de la visite du président français Emmanuel Macron fin mai, Jakarta a renforcé ses liens avec Paris, avec des plans d’achat d’avions de chasse Rafale, de sous-marins et de frégates légères, ainsi que de radars Thales, pour un montant de plusieurs milliards d’euros.
Ces initiatives montrent que l’Indonésie considère la France comme un partenaire dans le domaine de la sécurité et de la défense. Ces liens pourraient également rendre un accord commercial plus acceptable pour des pays comme la France, qui ont été critiques à l’égard de la politique commerciale de libre-échange de Bruxelles ces dernières années.
Prochaines étapes
Même après la signature à Bali, l’accord devra encore être approuvé par les institutions européennes et indonésiennes.
Bruxelles devrait découpler les éléments commerciaux de l’accord pour accélérer son approbation, nécessitant le soutien de 15 États membres représentant 65% de la population et une simple majorité au Parlement européen.
L’approbation en Indonésie ne sera pas plus facile, avec des procédures législatives complexes et des consultations publiques. Les agriculteurs, sensibles aux questions de durabilité, pourraient jouer un rôle important dans ce processus.
“Leur Parlement est tout aussi désordonné que le nôtre et leurs agriculteurs tout aussi en colère”, conclut Lee-Makiyama.
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