Publié le 23 novembre 2025 19:31:00. Le géant énergétique TotalEnergies est confronté à deux procédures judiciaires distinctes, l’une en Belgique concernant son impact sur le changement climatique, l’autre en France pour complicité présumée dans des crimes de guerre au Mozambique, illustrant une pression croissante sur les multinationales en matière de responsabilité sociale et environnementale.
- Un agriculteur belge poursuit TotalEnergies pour obtenir réparation du préjudice causé par le changement climatique, estimant que les investissements de l’entreprise dans les énergies fossiles y contribuent.
- TotalEnergies est accusée de complicité dans des crimes de guerre commis au Mozambique, liés à la protection de ses installations gazières.
- Ces affaires s’inscrivent dans un mouvement européen plus large visant à tenir les entreprises responsables de leurs impacts environnementaux et sociaux.
Un agriculteur bio du Hainaut, Hugues Falys, a engagé une bataille juridique contre TotalEnergies devant les tribunaux belges. Proche d’Ath, M. Falys affirme que son exploitation est de plus en plus affectée par les conséquences du réchauffement climatique et considère que des entreprises comme TotalEnergies portent une part de responsabilité en continuant d’investir massivement dans les combustibles fossiles.
Soutenu par Greenpeace, FIAN et la Ligue des droits humains, l’agriculteur réclame non seulement une compensation financière, mais également une obligation légale pour TotalEnergies de réduire drastiquement sa production et ses émissions de gaz à effet de serre, et de renoncer à tout nouveau projet impliquant des énergies fossiles. Cette affaire est perçue comme un test crucial pour déterminer si la justice belge est prête à imposer une responsabilité juridique aux multinationales pour les effets du changement climatique à l’échelle mondiale.
La démarche de M. Falys s’inscrit dans une tendance européenne où citoyens, collectivités locales et organisations non gouvernementales engagent des actions en justice contre de grandes entreprises. Tom Claerbout, porte-parole de TotalEnergies en Belgique, rejette ces accusations :
« Attribuer une responsabilité individuelle dans ce contexte n’a aucun sens. La procédure judiciaire n’est donc pas adaptée pour faire avancer la transition énergétique. Nous le démontrerons également devant les tribunaux. »
Tom Claerbout, porte-parole de TotalEnergies en Belgique
Des précédents judiciaires aux Pays-Bas (affaire Shell) et en Allemagne (affaire RWE) montrent que les tribunaux sont de plus en plus disposés à rendre juridiquement contraignantes les obligations climatiques. La procédure à Tournai est donc suivie de près par les juristes et les décideurs politiques. Les avocats de TotalEnergies présenteront leurs arguments mercredi, et un verdict est attendu au début de l’année prochaine.
Parallèlement à cette affaire climatique, TotalEnergies est également visée par une plainte déposée en France. Le Centre européen des droits constitutionnels et humains (ECCHR) et ses partenaires accusent l’entreprise de complicité dans des crimes de guerre commis dans la province mozambicaine de Cabo Delgado, où elle exploite des gisements de gaz dans le cadre du mégaprojet Mozambique LNG.
Selon la plainte, une unité militaire spéciale – la Force opérationnelle conjointe, chargée de la sécurité du site – aurait bénéficié d’un soutien logistique et matériel dans le cadre d’un accord entre l’État mozambicain et le projet. Des membres de cette unité seraient impliqués dans de graves crimes contre des civils en 2021, notamment des agressions, des disparitions forcées et potentiellement des exécutions.
TotalEnergies affirme avoir mis en place des réformes internes, renforcé les normes de sécurité et accru la supervision au Mozambique. L’entreprise souligne que des centaines de militaires ont été formés aux principes de sécurité internationale et qu’elle a demandé des enquêtes indépendantes sur la situation humanitaire à Cabo Delgado.
« Nous nions donc expressément avoir eu connaissance des pratiques alléguées. »
Tom Claerbout, porte-parole de TotalEnergies en Belgique
Concernant le climat, le groupe met en avant sa croissance dans les énergies renouvelables et le gaz naturel liquéfié (GNL) comme preuve d’une transition énergétique crédible.
Cependant, les experts soulignent qu’il est difficile pour une multinationale de prétendre ignorer le comportement des forces de sécurité qui protègent ses installations dans des zones de conflit. Mandy De Bruin, chercheuse sur les droits humains à Amnesty International, explique :
« Lorsqu’une entreprise fournit un soutien logistique ou financier aux forces de sécurité qui commettent de graves violations, elle ne peut pas simplement fermer les yeux. »
Mandy De Bruin, chercheuse sur les droits humains à Amnesty International
TotalEnergies, issue de la fusion de Total, Fina et Elf, a accumulé une expérience controversée en investissant dans des pays où les intérêts économiques et le respect des droits de l’homme sont souvent difficiles à concilier. Sa participation à des projets gaziers sous la junte militaire birmane dans les années 1990, ainsi que les dommages environnementaux et les conflits sociaux liés à l’exploitation pétrolière et gazière en Afrique, ont déjà suscité de vives critiques.
Joeri Thijs, porte-parole de Greenpeace Belgique, souligne que toutes les grandes entreprises pétrolières, gazières et charbonnières sont confrontées à des problèmes de droits de l’homme.
« Ce n’est pas inhérent à TotalEnergies. Cependant, cette entreprise se présente comme plus polie et plus verte que, par exemple, Shell ou Exxon : elle est donc plus susceptible d’être tenue responsable des incohérences. Mais les scandales sont également monnaie courante dans ces autres entreprises. »
Joeri Thijs, porte-parole de Greenpeace Belgique
Greenpeace et d’autres organisations pointent du doigt des bases de données comme CarbonBombs.org, qui recensent 120 à 130 mégaprojets dans le monde, chacun entraînant ou permettant l’émission de plus d’un milliard de tonnes de CO₂. Selon ces analyses, TotalEnergies, aux côtés de Saudi Aramco, est l’une des entreprises détenant le plus grand nombre de « bombes climatiques » en préparation ou en développement.
La convergence des enjeux climatiques, des droits de l’homme et du greenwashing témoigne d’une évolution rapide des attentes sociétales. Les multinationales ne sont plus jugées uniquement sur leurs performances économiques, mais sur l’ensemble de leur impact, des émissions de CO₂ à la gestion de la sécurité autour de leurs projets.
Les avocats et les universitaires insistent sur le fait que les entreprises ne peuvent plus invoquer la nécessité économique pour justifier leurs actions. Quiconque contribue structurellement à la crise climatique ou collabore avec des acteurs qui violent les droits humains doit rendre des comptes aux juges, aux régulateurs et aux investisseurs. Pour des entreprises comme TotalEnergies, l’enjeu dépasse largement la simple victoire ou la défaite dans un procès.