Dans le New York des années 1950, le tennis de table était bien plus qu’un simple passe-temps : c’était un univers underground où se côtoyaient joueurs talentueux, parieurs audacieux et personnalités excentriques. Au cœur de cette scène, un jeune prodige nommé Marty Reisman a marqué les esprits par son jeu spectaculaire et son caractère flamboyant, une figure qui inspire aujourd’hui le personnage principal du film Marty Suprême.
Surnommé « The Needle » (l’Aiguille) en raison de sa silhouette élancée, Reisman a dominé le tennis de table américain, remportant plus de 20 titres majeurs, dont l’Open d’Angleterre en 1949 et deux US Open. Son talent était indéniable, mais c’est son style unique qui l’a rendu légendaire. « Marty avait une gâchette dans le pouce. Il tirait des balles. Vous pouviez perdre vos sourcils en jouant avec lui », se souvient une source anonyme citée par l’auteur Jérôme Charyn dans son livre Côtelettes grésillantes et tours diaboliques : le ping-pong et l’art de rester en vie.
Reisman n’était pas seulement un athlète exceptionnel, mais aussi un showman. Toujours impeccablement vêtu, avec des costumes élégants et des chapeaux raffinés, il captivait le public par son charisme et son audace. « Sa personnalité l’a rendu légendaire », explique Khaleel Asgarali, un joueur professionnel et propriétaire d’un club de tennis de table à Washington, D.C. « La façon dont il se comportait, son charisme, son style, ses vêtements… Marty était un habilleur soigné, mec. »
Son esprit compétitif et son goût pour la provocation l’ont parfois conduit à des comportements controversés. En 1949, lors de l’Open d’Angleterre, il a créé le scandale avec son compatriote Dick Miles en refusant de participer aux matchs d’exhibition après que l’Association anglaise de tennis de table a refusé de rembourser leurs dépenses d’hôtel. Cette action leur a valu une amende de 200 dollars (environ 2 300 € aujourd’hui) et une suspension indéfinie de toutes les compétitions officielles.
Né dans le Lower East Side de Manhattan, Marty Reisman a grandi dans un milieu modeste. Son père, chauffeur de taxi et joueur de tennis de table passionné, lui a transmis son amour du jeu. « C’était une fête ou une famine chez nous, généralement la famine », a écrit Reisman dans ses mémoires, The Money Player : Les confessions du plus grand champion et arnaqueur de tennis de table d’Amérique (1974). Il a développé très tôt un sens aigu de la débrouillardise, une qualité qui lui a permis de survivre et de prospérer dans le monde compétitif du tennis de table.
Pour Reisman, le tennis de table était bien plus qu’un simple sport. Il y voyait une discipline intellectuelle qui sollicitait l’anatomie, la chimie et la physique. Il était également un moyen de canaliser son anxiété, dont il souffrait depuis l’âge de neuf ans. « Le jeu m’a tellement absorbé, a tellement rempli mes journées, que je n’ai pas eu le temps de m’inquiéter », a-t-il confié.
L’arrivée d’une nouvelle génération de raquettes en caoutchouc mousse au début des années 1950 a marqué un tournant dans sa carrière. Reisman, fidèle aux anciennes raquettes en bois dur, n’a pas réussi à s’adapter à cette nouvelle technologie, qui modifiait radicalement le jeu. « Marty a vraiment aimé le son de la vieille batte dure », se souvient Asgarali. « Quand la raquette en éponge est sortie, Marty n’était plus compétitif. Il est totalement tombé hors du jeu. »
Malgré ce revers, Reisman a continué à jouer et à enseigner le tennis de table. En 1958, il a ouvert le Riverside Table Tennis Club dans l’Upper West Side de Manhattan, qui est devenu un lieu de rencontre prisé par les célébrités, dont Matthew Broderick et Dustin Hoffman. Il a même remporté le championnat américain Hardbat en 1997, à l’âge de 67 ans.
Marty Reisman est décédé en 2012 à l’âge de 82 ans, laissant derrière lui une légende. Son histoire, captivante et pleine de rebondissements, a inspiré le film Marty Suprême, réalisé par Josh Safdie, qui a découvert ses mémoires dans une friperie. Safdie a vu en Reisman un reflet de sa propre lutte pour réaliser ses rêves, « un champion de tennis de table qui croyait en cette chose et avait un rêve que personne ne respectait ».