Publié le 4 janvier 2026 à 08h46. Au Venezuela, l’effondrement de la monnaie nationale a conduit à une adoption massive des cryptomonnaies, en particulier les stablecoins comme l’USDT, utilisés à tous les niveaux de la société, des transactions quotidiennes aux opérations pétrolières, malgré une répression gouvernementale fluctuante.
- Après l’abandon officiel du Petro en 2024, l’USDT est devenu la monnaie de facto pour les transactions courantes au Venezuela.
- Un scandale de corruption impliquant l’USDT et la compagnie pétrolière PDVSA a conduit à une répression initiale des activités minières de cryptomonnaies, suivie d’une utilisation continue de l’USDT par le gouvernement pour contourner les sanctions.
- Les Vénézuéliens utilisent les stablecoins pour survivre à la crise économique, tandis que le gouvernement les utilise pour maintenir son accès aux marchés internationaux.
Caracas, Venezuela – Il est devenu quasiment impossible de payer une simple bouteille d’eau minérale en bolivars vénézuéliens (VES). Dans le centre de la capitale, les commerçants affichent désormais directement des codes de paiement Binance ou USDT (une adresse Tron). Les clients sortent leur portefeuille numérique, scannent le code et finalisent l’achat en quelques secondes. Cette scène, banale en 2025, illustre la « crypto-dollarisation » rapide du Venezuela, un pays où la monnaie nationale est devenue pratiquement inutilisable.
L’abandon officiel du Petro, la cryptomonnaie lancée par le gouvernement en 2018, en 2024, a marqué un tournant. Rapidement, l’USDT, un stablecoin indexé sur le dollar américain, s’est imposé comme une alternative viable, voire indispensable, pour les transactions quotidiennes. Les Vénézuéliens l’utilisent pour acheter de la nourriture, des médicaments, de l’essence – des biens de première nécessité souvent difficiles à obtenir en bolivars en raison de l’hyperinflation.
Cette situation est le résultat d’une longue crise économique. Sous la présidence de Hugo Chávez, le Venezuela a connu des pénuries de biens de consommation. Après 2005, une grave crise d’importation a conduit à des famines. Au cours des dix années suivantes, sous la présidence de Nicolás Maduro, le taux de pénurie alimentaire a atteint entre 50 et 80 %. Les habitants ont parfois été contraints de chasser pour se nourrir.
L’inflation galopante a rendu la monnaie nationale pratiquement inutilisable pour les achats importants. Face à l’échec du bolivar, les Vénézuéliens se sont tournés vers l’USDT, dont la volatilité est relativement contenue. Le stablecoin est devenu un véritable outil de survie, notamment sur le marché noir où l’on trouve encore de la nourriture et de l’essence, dans un pays qui possède les plus grandes réserves de pétrole au monde, mais où il est souvent difficile de s’approvisionner en carburant. Il n’y a souvent qu’une seule station-service encore en activité dans la capitale.
L’USDT est également perçu comme un moyen de contourner les sanctions internationales, notamment celles imposées par l’administration Trump. Il est considéré comme le « dernier canal transfrontalier disponible » pour recevoir de l’argent de l’étranger, que ce soit pour acheter du pain ou des médicaments vitaux.
Une enquête menée par une société américaine a révélé que de nombreux commerçants vénézuéliens encaissent immédiatement les petites sommes d’USDT qu’ils reçoivent, ne conservant que le strict nécessaire pour leurs opérations et stockant le reste dans leurs portefeuilles numériques.
Pour beaucoup, le Bitcoin est considéré comme un actif d’épargne à long terme, tandis que l’USDT est une monnaie d’usage courant.
Le scandale PDVSA bouleverse la donne
L’attitude du gouvernement vénézuélien à l’égard des cryptomonnaies a connu un revirement spectaculaire en 2023, suite à un scandale de corruption impliquant la compagnie pétrolière publique PDVSA et l’utilisation de l’USDT. L’ancien ministre du Pétrole, Tareck El Aissami, et d’autres responsables sont accusés d’avoir utilisé l’USDT pour détourner plus de 20 milliards de dollars américains provenant des ventes de pétrole. Ces fonds n’auraient pas été déposés dans le trésor national, mais auraient été gérés via des clés privées dont l’emplacement actuel reste inconnu, suscitant la colère du président Maduro.
En janvier 2024, le gouvernement a annoncé la fin du Petro et a lancé une opération de répression contre les fermes de minage de cryptomonnaies à travers le pays, officiellement pour « stabiliser le réseau électrique ». Des dizaines de milliers d’équipements ont été confisqués, transformant du jour au lendemain le Venezuela, autrefois connu pour ses coûts de minage avantageux, en une zone à haut risque.
Paradoxalement, cette répression ne s’étend pas aux opérations du gouvernement. Afin de contourner les sanctions de l’administration Trump, PDVSA a exigé que les paiements pour les exportations de pétrole soient effectués en USDT en 2025.
L’exploitation minière privée est devenue illégale, mais l’utilisation de l’USDT par le gouvernement est encouragée. Cette contradiction illustre la complexité de la situation au Venezuela.
Une économie à deux vitesses
La situation financière actuelle du Venezuela se caractérise par deux réalités distinctes. D’une part, il y a l’écosystème des stablecoins utilisé par les particuliers, qui permet aux Vénézuéliens de recevoir de l’argent de leurs proches à l’étranger et de payer leurs frais de scolarité, leurs soins médicaux et leur nourriture en quelques minutes. Les commerçants de rue utilisent également des portefeuilles cryptographiques pour protéger leurs actifs de l’inflation.
D’autre part, il y a l’utilisation de l’USDT dans les transactions pétrolières à grande échelle entre le gouvernement et les entreprises publiques. Ces flux financiers sont soumis à un contrôle réglementaire américain, ce qui réduit l’efficacité des sanctions.
Ce phénomène illustre la nature même de la monnaie blockchain, qui peut faciliter le transfert d’importantes sommes d’argent vers le palais présidentiel tout en protégeant le pouvoir d’achat des citoyens ordinaires.
Au Venezuela, le concept de « l’or numérique » du Bitcoin s’est transformé en une simple question d’accès à des biens et services essentiels.
Dans les prochains mois, il sera important de surveiller l’évolution de la situation au Venezuela. Si les États-Unis restreignent davantage les envois de fonds traditionnels, tels que Western Union, la part de l’USDT dans les transferts d’argent pourrait augmenter considérablement, accélérant ainsi le processus de dollarisation du pays.
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