Publié le 1er janvier 2026. Au cœur de l’Irlande sauvage, un centre bouddhiste fondé par un couple visionnaire a été ébranlé par des accusations d’abus, remettant en question son héritage et la quête spirituelle de ses membres.
- En 1973, Peter et Harriet Cornish ont trouvé un lieu isolé dans le sud-ouest de l’Irlande pour créer un espace de paix et de réflexion.
- Ce qui a débuté comme une retraite personnelle s’est transformé en Dzogchen Beara, la plus grande communauté bouddhiste d’Irlande, sous la direction de Sogyal Rinpoché.
- Des allégations d’abus sexuels et psychologiques impliquant Sogyal Rinpoché ont secoué la communauté, la forçant à se réévaluer et à faire face à un passé douloureux.
C’est en août 1973, au volant d’une Citroën 2CV, que Peter Cornish et son épouse Harriet ont découvert un coin de paradis dans l’extrême sud-ouest de l’Irlande. La lumière, la mer déchaînée, la beauté sauvage du paysage les ont immédiatement séduits.
« C’était comme si personne ne s’était jamais tenu ici auparavant. Nous savions alors : c’était l’endroit que nous recherchions. »
Peter Cornish
Leur rêve ? Trouver un lieu pour échapper au tumulte de la vie moderne et approfondir leur quête spirituelle.
Leur projet initial, personnel, a rapidement évolué. Peter Cornish expliquait dans le documentaire irlandais « Chasing the Light » :
« Au début, il ne s’agissait que de moi. Mais après avoir découvert un peu le monde, j’ai réalisé que beaucoup de gens ont besoin d’un lieu de paix dans ce monde bouillonnant. »
Peter Cornish
Ainsi naquit Dzogchen Beara, qui allait devenir la plus importante communauté bouddhiste d’Irlande.
L’arrivée de ce nouveau centre spirituel n’a pas été sans susciter la curiosité, voire la méfiance, des habitants. Le cinéaste Maurice O’Brien, qui a participé à une retraite à Dzogchen Beara, explique : « Le bouddhisme était complètement étranger à la population locale. C’est pourquoi les nouveaux arrivants furent bientôt appelés les « musulmans de la colline », simplement pour montrer qu’ils n’étaient pas catholiques comme le reste de la population. »
En 1987, Sogyal Rinpoché (1947-2019) rejoignit Dzogchen Beara, apportant son charisme et son enseignement. Ancien réfugié tibétain, il avait déjà acquis une certaine notoriété en tant que professeur spirituel en Grande-Bretagne et en France. Peter Cornish se souvient : « Il est arrivé au bon moment. Les Irlandais s’étaient éloignés de la foi catholique, mais ils étaient toujours spirituels. »
Au fil des années, la communauté s’est développée. En 1992, Peter et Harriet Cornish cédèrent les terres à la Fondation Rigpa, fondée par Sogyal Rinpoché. Harriet Cornish décéda d’un cancer en 1993. En sa mémoire, un « Centre de soins spirituels » fut créé, renforçant l’attrait de Dzogchen Beara.
Cependant, en 2017, une lettre ouverte révéla des accusations graves : Sogyal Rinpoché était accusé d’abus physiques, psychologiques et sexuels sur ses étudiants. Les témoignages décrivaient des comportements abusifs répétés sur plusieurs années. Cette révélation a provoqué une onde de choc au sein de la communauté.
Peter Cornish, qui avait invité Sogyal Rinpoché à Beara, a été profondément affecté :
« Quand les révélations ont été révélées, je me suis demandé si tout ce que j’avais fait était une perte de temps. Chaque brique que j’avais posée, chaque mur que j’avais peint. Et qu’en est-il de tous les gens qui sont venus ici pour guérir leurs traumatismes ? »
Peter Cornish
Des rumeurs concernant le comportement inapproprié de Sogyal Rinpoché circulaient depuis les années 1990, selon la spécialiste religieuse Dolores Zoé Bertschinger. En 1994, une action civile avait été intentée aux États-Unis, alléguant des agressions sexuelles. L’affaire s’était soldée par un accord à l’amiable de 10 millions de dollars. D’autres enquêtes et publications ont suivi en 2011, 2014 et 2017, préparant le terrain pour la lettre ouverte de 2017.
Le contexte irlandais est également important. Selon le cinéaste Maurice O’Brien, les scandales d’abus sexuels commis par des prêtres catholiques et les révélations concernant les « foyers pour mères et bébés » ont profondément ébranlé la confiance des Irlandais envers l’Église catholique. Le bouddhisme tibétain a alors été perçu par certains comme une alternative.
Maurice O’Brien souligne : « Il ne semblait pas s’agir d’obéissance, mais de responsabilité personnelle et d’expérience directe. Cela a séduit des gens désillusionnés mais toujours en recherche. »
Le bouddhisme tibétain, explique Bertschinger, est complexe. Les vœux monastiques peuvent être temporaires ou à vie. Le fait que Sogyal Rinpoché ait eu des relations amoureuses n’était pas en soi un problème du point de vue bouddhiste, mais les abus qu’il aurait commis envers certaines de ses partenaires sont inacceptables. Des figures comme Sera Khandro (1892-1940) ont démontré qu’il est possible de résister à la pression et à la violence.
Sogyal Rinpoché n’a jamais publiquement répondu aux accusations. Il a démissionné de son poste de directeur spirituel de la Fondation Rigpa en 2017 et est décédé d’une embolie pulmonaire en 2019. Dzogchen Beara a été profondément affecté par ces événements, et de nombreux membres ont quitté la communauté.
Malgré ces épreuves, la communauté de Dzogchen Beara subsiste, affirme Maurice O’Brien. Elle est composée de personnes en quête de soutien, d’éveil et de compréhension, privilégiant la gentillesse, l’esprit critique et l’humilité. « Peter l’a compris instinctivement et, en fin de compte, c’est peut-être son plus grand héritage. »
Le documentaire « À la recherche de la lumière » de Maurice O’Brien est disponible en streaming sur Play SRF.
SRF1, grande heure de religion, 1er janvier 2026, 9h50