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Le génie du marché haussier est une chose dangereuse

Une euphorie persistante sur les marchés financiers, où la prise de risque est récompensée et la prudence punie, crée un sentiment d'invincibilité dangereux chez les investisseurs. Ce climat de confiance excessive, alimenté par des interventions régulières des banques…

Le génie du marché haussier est une chose dangereuse

Une euphorie persistante sur les marchés financiers, où la prise de risque est récompensée et la prudence punie, crée un sentiment d’invincibilité dangereux chez les investisseurs. Ce climat de confiance excessive, alimenté par des interventions régulières des banques centrales, risque de les conduire à ignorer les fondamentaux économiques et à sous-estimer les risques.

Au cours des quinze dernières années, les marchés ont été épargnés de corrections majeures grâce à des politiques budgétaires et monétaires expansionnistes. Cette intervention constante a conditionné les investisseurs à anticiper un « sauvetage » en cas de difficultés, les incitant à acheter lors des baisses et à croire en la perpétuation de ce cycle. Cette attitude crée une forme de « aléa moral », un manque d’incitation à se prémunir contre les risques lorsque l’on est protégé de leurs conséquences.

Les interventions de la Réserve fédérale américaine ont engendré une conviction tenace : celle qu’un filet de sécurité existe toujours. Les taux d’intérêt maintenus à des niveaux très bas et les multiples cycles d’assouplissement quantitatif ont habitué les investisseurs à l’idée que les autorités monétaires interviendront toujours pour soutenir les marchés en période de volatilité. Ce conditionnement se transforme progressivement en un réflexe : acheter à chaque repli, persuadé que la Fed ne laissera pas les marchés s’effondrer.

Ce phénomène, qualifié de « génie du marché haussier », est une forme d’auto-illusion où l’on attribue à son propre talent les gains résultant d’une tendance haussière générale. Un investisseur achète une action technologique qui double de valeur, se sentant alors brillant et multipliant ses investissements. Lorsque ces actions triplent, il se considère comme un génie et commence à recourir à l’effet de levier pour amplifier ses rendements. Mais ce sentiment de toute-puissance est dangereux.

L’histoire financière regorge d’exemples de succès temporaires suivis de chutes brutales. Benjamin Graham, l’un des plus grands investisseurs de tous les temps, a été victime de ce même cycle à la fin des années 1920, transformant 400 000 $ (environ 660 000 € au taux actuel) en 2,5 millions de dollars (environ 4,1 millions €) grâce à l’effet de levier. Son succès l’a aveuglé sur les risques, le conduisant à rêver de yachts et d’immobilier avant que le krach de 1929 ne réduise sa fortune à 375 000 $ (environ 620 000 €), une perte de 85 %.

Graham a reconnu plus tard qu’il avait ignoré les risques, convaincu que ses gains étaient la preuve de son génie. C’est précisément ce « génie du marché haussier » qui fausse le jugement et donne l’illusion que l’on a toujours raison, même lorsque l’on prend des paris imprudents.

De nombreux investisseurs actuels sont confrontés à un risque similaire. Après plus d’une décennie de marchés haussiers soutenus par les banques centrales, les taux d’intérêt bas et un crédit facile, beaucoup n’ont jamais connu de ralentissement durable. Les actions semblent offrir des rendements garantis, la volatilité est perçue comme une opportunité et le risque apparaît comme une notion dépassée.

Peter Bernstein, un spécialiste des marchés financiers, a mis en évidence le problème de la « banque de mémoire vide ». Les investisseurs qui n’ont pas vécu un véritable marché baissier sous-estiment l’impact émotionnel et financier des pertes. Ils peuvent lire des rapports sur les krachs boursiers ou les examiner sur des graphiques, mais ils n’ont jamais ressenti la destruction psychologique et financière qu’ils entraînent. Cette absence de douleur crée une illusion de sécurité qui alimente l’état d’esprit du « génie du marché haussier ».

Il est donc crucial de se concentrer sur la gestion des risques plutôt que sur la recherche de rendements élevés, surtout lorsque les gains s’enchaînent. Les valorisations peuvent sembler sans importance à court terme, mais elles sont déterminantes à long terme. Comme le souligne un analyste financier, « les mesures de valorisation boursière ne sont qu’une indication de la psychologie des investisseurs et une manifestation de la théorie du plus grand imbécile ». En d’autres termes, si l’on « surpaye » un actif aujourd’hui, le rendement futur sera inévitablement inférieur à ce qu’il aurait été si l’on avait payé un prix plus raisonnable.

La gestion des risques n’est pas une option, mais une nécessité. Il est essentiel de limiter les dégâts lorsque l’on a tort et de maximiser les gains lorsque l’on a raison. Cela implique de définir la taille des positions, d’établir des règles de stop-loss et de faire preuve d’une discipline rigoureuse et reproductible. En fin de compte, c’est cette approche qui fera la différence entre le succès à long terme et l’échec.

La préparation à la douleur est essentielle. Si l’on attend que son compte perde 30 % pour agir, il est trop tard. Les émotions prendront le dessus, la discipline s’effondrera et la mémoire fera défaut. C’est à ce moment-là que le « génie du marché haussier » se transforme en panique.

Pour naviguer avec succès dans les cycles du marché, il est conseillé de : rééquilibrer régulièrement son portefeuille, simuler des baisses importantes pour évaluer sa tolérance au risque, maintenir un faible niveau d’effet de levier, conserver une réserve de liquidités (5 à 10 %) et privilégier les fondamentaux économiques au battage médiatique. Il est également crucial de rédiger un plan d’investissement et de s’y tenir, même lorsque les marchés sont en pleine euphorie. Enfin, étudier les marchés baissiers passés et s’entretenir avec ceux qui les ont vécus peut fournir des leçons précieuses.

L’objectif n’est pas de prédire le sommet du marché, mais de se protéger contre les baisses. La discipline, même si elle peut sembler insensée en période de manie, est la clé pour survivre à un éventuel déclin. Il est préférable d’être prudent aujourd’hui plutôt que de regretter demain.

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À propos de l’auteur: Amélie Bernard

Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.