Des chercheurs ont documenté un comportement inédit chez un grand dauphin mâle baptisé Bubbles au large de Lady Elliot Island en Australie : il poursuit des carangues à gros yeux jusqu’à ce qu’elles régurgitent leur nourriture, avant de consommer les restes ainsi rejetés.
Un grand dauphin sauvage fréquentant le sud de la Grande Barrière de corail en Australie a développé une méthode de chasse aussi surprenante que singulière. Surnommé Bubbles par les locaux, ce dauphin commun s’attaque à des bancs de poissons pour leur voler leur repas par la force de l’épuisement. Les observations, consignées par des chercheurs de l’Université de la Sunshine Coast, ont fait l’objet d’une publication le 13 septembre 2026 dans la revue Ecology and Evolution.
Le déroulement des chasses et la technique de Bubbles
Identifiable grâce à une nageoire dorsale entaillée et une cicatrice en forme de V sur son flanc droit, Bubbles a été repéré pour la première fois près de Lady Elliot Island en 2017. Entre juin 2021 et octobre 2025, des scientifiques et des plongeurs engagés dans le projet « Leaf to Reef » ont documenté 20 tentatives de nourrissage de ce type, dont 11 se sont soldées par un succès où il a pu avaler le contenu stomacal de ses proies.
La séquence suit toujours le même schéma rigoureux. Le cétacé repère un banc de carangues à gros yeux, oscille sa tête d’un côté et de l’autre, puis cible un individu précis. Contrairement aux grands dauphins qui chassent habituellement en groupe, Bubbles opère toujours en solitaire. Une fois le poisson isolé, il le poursuit de près jusqu’à ce que la proie, sous l’effet du stress et de la fatigue, recrache ce qu’elle vient de manger. Le dauphin se saisit alors immédiatement des débris nutritifs tandis que le poisson s’échappe sain et sauf. Lors d’une même session de trente minutes, il lui est arrivé d’enchaîner jusqu’à dix poursuites d’affilée.
Le rôle de l’écholocalisation et des vocalisations sonores
Pour percer le secret de cette stratégie, l’équipe menée par Asia Armstrong a analysé les émissions sonores du dauphin. Avant de fondre sur sa cible, Bubbles émet des clics d’écholocalisation perçants tout en balayant les environs avec sa tête. Les biologistes estiment que cette technique acoustique lui permet de détecter de infimes variations dans la taille et la structure interne des proies afin d’identifier celles qui ont l’estomac le plus rempli.
Durant la course-poursuite, le prédateur produit également des tonalités courtes et graves d’une durée allant d’un tiers de seconde à deux secondes. Si les scientifiques émettent l’hypothèse que ces sons pourraient amplifier le stress du poisson et précipiter son vomissement, ils soulignent qu’il s’agit pour l’instant d’une piste à confirmer.
Un cas exceptionnel de kleptoparasitisme chez les cétacés
En biologie, l’action de dérober la nourriture déjà capturée par un autre animal est appelée le kleptoparasitisme. Ce comportement est documenté chez plusieurs espèces terrestres et aériennes, à l’instar des frégates chassant les fous à pieds bleus jusqu’à ce qu’ils régurgitent.

En revanche, observer ce phénomène sous l’eau reste extrêmement rare en raison de la difficulté de suivre de telles chasses en milieu marin. Jason Bruck, spécialiste du comportement des dauphins à la Stephen F. Austin State University qui n’a pas participé aux travaux de recherche, estime que la récurrence de cette conduite chez le même individu constitue une preuve convaincante qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence opportuniste. Néanmoins, ce chercheur invite à la prudence quant aux intentions réelles du cétacé, car rien ne prouve formellement qu’il initie la poursuite dans l’attente spécifique d’un rejet gastrique.
Les interrogations qui persistent sur l’origine de cette méthode
Pour l’heure, Bubbles demeure le seul dauphin répertorié à pratiquer cet art de la table. Les auteurs de l’étude relèvent qu’il est impossible de déterminer s’il a inventé cette méthode par lui-même ou s’il l’a apprise d’autres congénères, les observations l’ayant presque toujours montré chassant seul.

Romney Edwards-Francis, doctorante et autrice principale de l’étude, avance que cette stratégie pourrait représenter un moyen économique pour se nourrir les jours où la chasse traditionnelle s’avère moins fructueuse, d’autant que le banc de carangues se rassemble de manière très prévisible au même endroit. Les chercheurs espèrent désormais que d’autres équipes de terrain signaleront des comportements similaires afin de comprendre si cette pratique insolite est plus répandue qu’il n’y paraît parmi les populations de cétacés.