Home AffairesLe piège des ETF à effet de levier 5x : pourquoi une baisse de 20 % signifie que vous perdez tout

Le piège des ETF à effet de levier 5x : pourquoi une baisse de 20 % signifie que vous perdez tout

by Amélie Bernard

Les produits d’investissement à effet de levier, conçus pour amplifier les gains (et les pertes), connaissent une croissance exponentielle, suscitant l’inquiétude des régulateurs et des experts quant aux risques pour les investisseurs individuels. Le nombre d’ETF (Exchange Traded Funds) d’actions à effet de levier a atteint un niveau record de 701 en octobre 2025, plus que triplé depuis 2011, tandis que de nouvelles demandes pour des produits encore plus risqués, avec un effet de levier de 5x, sont examinées par la Securities and Exchange Commission (SEC).

Volatility Shares a déposé le 15 octobre une demande pour lancer 27 nouveaux ETF à fort effet de levier, incluant des produits 5x liés à des indices boursiers, des matières premières et des cryptomonnaies. Un tel effet de levier signifie qu’un gain quotidien de 10 % se traduirait par un rendement de 50 %, mais une perte de 20 % entraînerait la disparition complète de l’investissement. La SEC se montre prudente, indiquant qu’il n’est « pas clair si ces mesures seront approuvées », les règles actuelles limitant généralement l’effet de levier à 2x.

Cette prolifération de produits à effet de levier intervient dans un contexte de spéculation croissante sur les marchés financiers. Paul Tudor Jones, un investisseur réputé, a récemment comparé les conditions actuelles à celles de 1999, juste avant l’éclatement de la bulle internet, mettant en garde contre des excès similaires.

Le principal problème de ces ETF réside dans leur mécanisme de réinitialisation quotidienne. Pour maintenir un niveau de levier constant, ces fonds sont réajustés chaque jour, ce qui peut entraîner une érosion des rendements sur les marchés volatils. Prenons l’exemple d’une action qui baisse de 10 % un jour et remonte de 10 % le lendemain : elle se retrouve légèrement en dessous de son point de départ. Un ETF à effet de levier 3x lié à cette action subirait une chute d’environ 30 % le premier jour, suivie d’une hausse d’environ 30 % le lendemain, pour finalement afficher une perte d’environ 9 %.

Une étude publiée en 2025 confirme cette tendance : « Les ETF à effet de levier pourraient ne pas parvenir à fournir la surperformance attendue sur des marchés très volatils et en voie de retour à la moyenne en raison de mouvements de prix irréguliers et de coûts de rééquilibrage quotidiens. » Même des fluctuations modérées peuvent affecter les rendements en raison de ces réinitialisations quotidiennes.

L’histoire récente fournit des exemples concrets. En mars 2020, lors du krach boursier lié à la pandémie de Covid-19, l’ETF UltraPro Short S&P500 a chuté de 70 %. De nombreux investisseurs ont subi des pertes importantes sans comprendre les mécanismes de réinitialisation, voyant leurs positions prendre du retard même lorsque les marchés se sont redressés. En mars 2022, l’ETF 3x Short Nickel de WisdomTree est tombé à zéro suite à une flambée des prix du nickel et à un “short squeeze” historique. En août 2024, un ETF à effet de levier sur les semi-conducteurs a perdu 22,5 % en une seule séance lors d’une vente massive du secteur.

Ces incidents ne sont pas isolés. Ils sont une conséquence directe de l’effet de levier amplifiant chaque mouvement du marché, combiné à la réinitialisation quotidienne des fonds. Les ETF à effet de levier ne se contentent pas d’emprunter des fonds ; ils utilisent également des produits dérivés complexes tels que des contrats à terme, des swaps et des options, ajoutant ainsi des niveaux de risque supplémentaires.

Le risque de contrepartie, par exemple, peut se manifester si une banque impliquée dans des contrats de swap rencontre des difficultés financières en période de tensions sur le marché. Le risque de liquidité augmente lorsque les marchés se bloquent, obligeant les fonds à vendre à des prix défavorables ou à être incapables d’exécuter leurs stratégies. Enfin, l’erreur de suivi, c’est-à-dire l’écart entre les performances attendues et réelles des dérivés, tend à s’élargir en période de volatilité.

Les marchés de la cryptomonnaie ont récemment illustré les dangers d’un effet de levier excessif. En octobre 2025, une vague de liquidations record a effacé environ 19,5 milliards de dollars de positions à effet de levier et a entraîné une perte de 500 milliards de dollars de capitalisation boursière suite à des annonces réglementaires. Les appels de marge ont déclenché des ventes forcées, exacerbant les pertes et rappelant que les principes de la composition et de la variance s’appliquent à tous les actifs, y compris les cryptomonnaies.

L’expansion des ETF à effet de levier profite principalement aux émetteurs, qui perçoivent des frais quelle que soit la performance des fonds. Volatility Shares, la société à l’origine des demandes de produits 5x, se spécialise dans les produits liés à la volatilité, dont le modèle économique repose sur un volume élevé de transactions.

Les institutions financières utilisent généralement ces fonds pour des opérations de couverture à court terme, comprenant parfaitement les mécanismes de réinitialisation et disposant des outils nécessaires pour sortir rapidement. Les investisseurs individuels, en revanche, ont tendance à les conserver trop longtemps, à sous-estimer la volatilité et à mal interpréter la composition des fonds. Les régulateurs examinent de près les pratiques de vente de ces produits pour s’assurer qu’ils sont proposés à des clients appropriés.

Ce développement rappelle la fin des années 1990, lorsque les plateformes de “day trading” et les marges de crédit ont connu une croissance rapide avant l’éclatement de la bulle internet en 2000. L’innovation financière a alors dépassé la capacité des investisseurs à comprendre les risques.

Plusieurs signaux suggèrent aujourd’hui une spéculation excessive : les options “Zero Day to Expiration” représentent désormais plus de 60 % du volume des options sur l’indice S&P 500, un ETF “meme” a été relancé après sa fermeture en 2023, et l’appétit pour le risque a repris de manière inquiétante.

Pour les investisseurs, il est crucial de prendre en compte les points suivants : l’horizon temporel (ces fonds sont conçus pour des opérations à court terme), le régime de marché (la décomposition s’accélère lorsque la volatilité dépasse 20 %), les contrôles des risques (utilisation d’ordres stop-loss, de plans de sortie prédéfinis et d’une gestion stricte des positions), et les catalyseurs potentiels (décisions de la SEC, résultats d’entreprises majeures, événements macroéconomiques). Enfin, si les mécanismes de réinitialisation, la composition et l’exposition aux produits dérivés ne sont pas parfaitement compris, il est préférable de s’abstenir. Sur les marchés actuels, éviter les erreurs évitables est un avantage considérable.

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