La transformation silencieuse des rôles et des responsabilités au sein du système de santé suscite un malaise croissant chez les médecins, bien au-delà d’une simple résistance au changement. L’écart entre la terminologie officielle – supervision, collaboration – et la réalité vécue sur le terrain remet en question l’équilibre des relations professionnelles et la clarté des attentes.
Ce sentiment d’inconfort, selon le Dr Timothée Lesaca, psychiatre, ne naît pas de la clinique elle-même, mais de l’analyse des accords qui encadrent la supervision et la collaboration. Un langage réglementaire précis, mais qui masque une évolution structurelle profonde. Historiquement, la supervision impliquait un accompagnement direct, un partage d’expérience et une transmission progressive des responsabilités. La collaboration, elle, reposait sur le dialogue, la confiance et une copropriété des soins.
Aujourd’hui, ces termes semblent souvent vidés de leur substance. La supervision se réduit fréquemment à une simple obligation administrative, la présence physique cédant la place à une disponibilité formelle. La documentation supplante l’engagement réel, et la responsabilité est diluée au sein des systèmes, plutôt que clairement attribuée à des individus. « La langue reste intacte, mais l’architecture sous-jacente a doucement évolué », souligne le Dr Lesaca.
Cette situation ne relève pas, selon lui, d’une opposition aux infirmières praticiennes (IP) ou aux assistants médicaux (AM). Il reconnaît leur contribution et l’amélioration de l’accès aux soins qu’elles permettent. Le problème réside dans la dissonance entre les intitulés de poste et les responsabilités effectives. Des enquêtes nationales confirment cette ambivalence : si les médecins constatent une amélioration de l’accès et de l’efficacité grâce à la collaboration avec les IP et les AM, ils sont moins nombreux à estimer que cela réduit leur charge de travail ou améliore la qualité des soins.
Les études qualitatives révèlent que les relations de supervision ou de collaboration sont souvent motivées par des impératifs réglementaires, de facturation ou institutionnels, plutôt que par un réel besoin de mentorat ou de partage de compétences. Les attentes en matière de supervision, d’escalade et de prise de décision commune restent floues. Cette ambiguïté conduit les professionnels de santé à adopter des stratégies d’adaptation variées : certains s’investissent davantage pour tenter de rétablir la clarté, d’autres limitent leur engagement aux exigences formelles, par crainte des risques.
Les infirmières praticiennes, notamment celles exerçant dans des États où leur champ de pratique est plus large, font état d’une grande autonomie et d’une satisfaction professionnelle élevée. Cependant, beaucoup d’entre elles maintiennent volontairement des relations de collaboration avec les médecins, non pas pour une supervision stricte, mais pour le partage des risques, la légitimité et la protection institutionnelle. Les assistants médicaux, quant à eux, se sentent souvent frustrés par une supervision symbolique ou inaccessible, devant assumer des responsabilités importantes tout en restant formellement dépendants.
En résumé, un modèle se dessine : les médecins ressentent une responsabilité sans autorité claire, les infirmières praticiennes jouissent d’une autonomie sans isolement total, et les assistants médicaux souffrent d’une dépendance sans soutien constant. Les établissements, de leur côté, considèrent souvent ces dispositifs comme efficaces, car l’ambiguïté permet de diluer les responsabilités et de préserver le flux de travail.
Le Dr Lesaca insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une critique de l’élargissement des champs de pratique, mais d’une analyse précise de la situation actuelle. Lorsque la supervision et la collaboration se limitent à des mécanismes contractuels, la clarté devient essentielle pour éviter que les médecins n’attribuent à tort les conséquences structurelles à leurs propres lacunes. La retenue, dans ce contexte, peut être un signe de professionnalisme plutôt que de désengagement.
Comprendre les limites de son champ d’action et savoir quand son jugement est sollicité (ou simplement toléré) permet aux médecins d’assumer leurs responsabilités de manière honnête et de préserver leur intégrité. L’identité professionnelle se construit avec le temps, à partir de l’expérience, et il est essentiel de reconnaître le coût des adaptations nécessaires pour évoluer dans un système en constante mutation.
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