Home SantéL’édition génétique pourrait désactiver l’un des principaux responsables du cancer du poumon

L’édition génétique pourrait désactiver l’un des principaux responsables du cancer du poumon

by Sophie Martin

Publié le 2025-10-20 17:29:00. Le cancer du poumon, première cause de décès par cancer dans le monde, pourrait voir ses traitements révolutionnés grâce à une nouvelle approche d’édition génétique ciblant directement les mutations responsables de la prolifération tumorale. Des chercheurs espagnols ont mis au point une technique prometteuse, basée sur l’outil CRISPR-Cas9, capable d’éliminer la source même de la maladie.

  • Le cancer du poumon reste un défi majeur de santé publique, avec plus de 30 000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année en Espagne.
  • Le gène KRAS, souvent muté dans les adénocarcinomes pulmonaires, est une cible thérapeutique complexe mais cruciale.
  • Une nouvelle méthode d’édition génétique, HiFi-Cas9, a démontré une efficacité prometteuse en préclinique, y compris sur des tumeurs résistantes aux traitements existants.

Malgré les progrès de la médecine, le cancer du poumon demeure une maladie particulièrement agressive et difficile à soigner. Les traitements, même les plus innovants, finissent souvent par perdre de leur efficacité, en partie à cause d’un diagnostic tardif. En Espagne, on dénombre chaque année plus de 30 000 nouveaux cas, mais le taux de survie à cinq ans ne dépasse guère les 20 %. Une des clés pour améliorer ces statistiques réside dans la compréhension des mécanismes moléculaires qui alimentent la croissance tumorale.

Au cœur de ces mécanismes se trouve un gène particulièrement insidieux : KRAS. Ce gène code une protéine qui agit comme un interrupteur, régulant la croissance et la division des cellules. Lorsqu’une mutation survient, cet interrupteur se bloque en position « activée », entraînant une prolifération cellulaire incontrôlée. Environ un tiers des patients atteints d’adénocarcinome du poumon présentent des mutations de KRAS, et les cellules tumorales deviennent alors fortement dépendantes de ces versions mutées de la protéine.

Pendant des années, KRAS a été considéré comme un « gène intouchable », une cible thérapeutique inaccessible. Toutes les tentatives pour bloquer son activité se sont soldées par des échecs. Cependant, l’arrivée d’inhibiteurs comme le Sotorasib, approuvé en 2021 pour une mutation spécifique de KRAS (G12C), a marqué une avancée historique. Si ce médicament représente un progrès significatif, il présente des limites : de nombreux patients n’y répondent pas, et d’autres développent une résistance en quelques mois.

Une équipe de chercheurs de l’Université de Grenade (GENYO), de l’Hôpital 12 de Octubre (Madrid), de l’Hôpital Général Universitaire de Valence et de l’Université Polytechnique de Valence a exploré une approche alternative. Plutôt que de bloquer la protéine mutée, ils ont cherché à éliminer la mutation à la source, en ciblant directement le gène KRAS. Pour ce faire, ils ont utilisé HiFi-Cas9, une version haute fidélité de l’outil CRISPR-Cas9. Leurs travaux, publiés récemment, sont prometteurs.

La clé de cette approche réside dans la précision. Les chercheurs ont conçu des guides capables de distinguer les mutations les plus courantes de KRAS (G12C et G12D). HiFi-Cas9 coupe exclusivement l’ADN muté, épargnant la copie normale du gène. Ainsi, les cellules tumorales, dépendantes des protéines mutées, cessent de les produire et finissent par mourir, tandis que les cellules saines restent intactes.

Les résultats obtenus en laboratoire sont encourageants. Dans des cultures cellulaires et des sphéroïdes tridimensionnels, qui reproduisent mieux la complexité d’une tumeur, la viabilité cellulaire a considérablement diminué après l’application de cette thérapie. Des tests supplémentaires ont été menés sur des xénogreffes PDX, des fragments de tumeurs prélevés sur des patients et implantés chez des souris. Dans ce modèle plus réaliste, HiFi-Cas9 a ralenti significativement la croissance tumorale, et dans certains cas, son efficacité a même dépassé celle du Sotorasib. Des résultats positifs ont également été observés sur des organoïdes de patients, des mini-tumeurs cultivées en laboratoire.

L’intérêt de cette approche ne se limite pas au cancer du poumon. KRAS est également impliqué dans d’autres types de cancer, notamment les tumeurs pancréatiques et les cancers colorectaux présentant un mauvais pronostic. Si l’on parvient à exploiter cette « addiction tumorale » comme une vulnérabilité thérapeutique, cette stratégie pourrait être étendue à de nombreux autres cancers.

L’édition génétique offre un avantage majeur par rapport aux médicaments actuels : elle élimine la mutation à sa source, tandis que les inhibiteurs comme le Sotorasib ne bloquent la protéine qu’après sa production. Cela pourrait expliquer pourquoi l’édition génétique fonctionne dans des situations où les médicaments traditionnels échouent.

Cependant, il est important de rester prudent. Il s’agit encore d’une preuve de concept préclinique. Le principal défi consiste désormais à trouver des moyens sûrs et efficaces d’administrer les outils d’édition génétique aux cellules tumorales dans l’organisme. Les chercheurs ont utilisé des particules virales comme vecteur, mais cette technologie doit encore être améliorée avant de pouvoir être largement appliquée aux patients.

L’édition génétique avec HiFi-Cas9 ouvre une nouvelle voie en oncologie. Bien qu’elle ne soit pas encore une thérapie cliniquement disponible, elle combine la puissance de la recherche fondamentale avec l’ambition de la médecine personnalisée. Démontrer qu’il est possible d’éliminer des mutations clés directement dans l’ADN tumoral représente une première étape cruciale vers de nouvelles thérapies pour les patients qui en ont le plus besoin.

De nombreuses questions restent en suspens : comment garantir que le système agit uniquement sur les cellules tumorales ? Comment éviter les réactions immunitaires aux vecteurs d’administration ? Quelles pourraient être les conséquences à long terme d’une modification permanente de l’ADN ? Des années de recherche et de tests rigoureux seront nécessaires pour y répondre.

Néanmoins, les résultats obtenus, ainsi que d’autres travaux pionniers, suggèrent que cette approche thérapeutique est prometteuse et mérite d’être explorée plus en profondeur.


Cette étude a été financée par l’Association espagnole contre le cancer, le ministère de la Science et de l’Innovation et la Junta de Andalucía.

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