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Les cellules immunitaires sont les exploratrices de notre corps

by Sophie Martin

Publié le 2024-02-29 10:00:00. Le système immunitaire, bien plus qu’un simple bouclier contre les infections, joue un rôle central dans la coordination des organes et la santé globale, révèlent de récentes découvertes scientifiques. Des chercheurs mettent en lumière sa dynamique insoupçonnée et son influence sur des processus aussi variés que la transplantation d’organes, la santé mentale et même le développement de maladies auto-immunes.

  • Les cellules tueuses naturelles, premières défenseurs de l’organisme, patrouillent activement dans les organes, se déplaçant via le système lymphatique.
  • Le système immunitaire agit comme un véritable « sixième sens », détectant des signaux physiologiques et influençant la formation des cellules musculaires et cérébrales.
  • Des recherches prometteuses explorent de nouvelles approches thérapeutiques, notamment l’immunothérapie et le développement de « vaccins inverses » pour traiter les maladies auto-immunes.

Le système immunitaire, longtemps perçu comme une force de réaction face aux agressions extérieures, se révèle être un orchestrateur complexe de la vie intérieure. Des études récentes ont mis en évidence la capacité des cellules tueuses naturelles – ces sentinelles chargées de neutraliser virus, cellules cancéreuses et autres anomalies – à se déplacer temporairement au sein des organes, avant de céder leur place à d’autres cellules. Ce ballet constant, orchestré par les canaux lymphatiques, témoigne d’une dynamique immunitaire bien plus importante qu’on ne le pensait, comme le souligne une publication dans Communications Nature.

Cette mobilité des cellules immunitaires est cruciale, notamment lors de transplantations d’organes. Le processus de translocation permet le remplacement des cellules immunitaires étrangères dans le foie transplanté par les cellules propres à l’organisme, un facteur déterminant pour l’acceptation de l’organe donneur.

Un sixième sens

L’influence du système immunitaire ne se limite pas à la défense. Selon une analyse publiée dans Science, les cellules immunitaires interagissent constamment avec les autres cellules de l’organisme, dans pratiquement tous les organes. Elles agissent comme un véritable « sixième sens », capable de détecter des signaux physiologiques tels que les mouvements intestinaux, les variations de la tension artérielle ou encore la production de lait chez les mères allaitantes. Elles contrôlent même la formation des cellules musculaires et jouent un rôle dans la production de cellules cérébrales, influençant ainsi nos états mentaux.

Les chercheurs décrivent les cellules immunitaires comme des explorateurs plutôt que des touristes : elles explorent de nouveaux territoires, s’adaptent aux conditions locales et communiquent avec les cellules résidentes, créant une sorte de « lingua franca » cellulaire. Elles sont capables de réorganiser les tissus et de s’intégrer à leur environnement, contrairement aux colons qui imposent souvent leur propre culture.

« Les cellules immunitaires de tous les organes peuvent communiquer avec la population cellulaire locale. »

Cette communication est bidirectionnelle. Une étude surprenante, publiée dans Neuroscience Nature, révèle que notre cerveau est attentif aux menaces et peut même préparer le corps à une attaque. Lorsqu’on présente à des sujets des images de personnes malades (« avatars qui toussent »), on observe une augmentation du nombre de cellules immunitaires circulant dans leur corps, une réaction comparable à celle observée lors d’une vaccination contre la grippe. Le cerveau offrirait ainsi au système immunitaire une alerte précoce.

Traitement des déchets

Le système lymphatique, véritable réseau de drainage qui irrigue l’ensemble du corps, est essentiel à l’organisation de nos défenses. Il permet aux cellules immunitaires de voyager et de s’installer temporairement dans les organes. Il abrite également entre 500 et 600 ganglions lymphatiques, où s’effectue un véritable traitement des déchets, car le corps produit constamment des substances à éliminer. Ces ganglions sont également des centres de production des cellules B et T, les acteurs clés de l’immunité acquise – la partie du système immunitaire qui se développe après la naissance – qui travaillent ensemble pour construire des lignes de défense et mémoriser les agressions passées afin de pouvoir y répondre plus rapidement à l’avenir.

Chaque année d’allaitement réduit le risque de cancer du sein de 4,3 pour cent, grâce à l’activité accrue des cellules immunitaires. © Getty Images

L’exploration et la modulation du système lymphatique ouvrent des perspectives thérapeutiques prometteuses. Une étude parue dans Brain suggère que le vieillissement des vaisseaux lymphatiques pourrait être lié à une diminution de l’élimination des protéines tau nocives dans le cerveau, un facteur impliqué dans la maladie d’Alzheimer. Le rajeunissement artificiel de ces vaisseaux pourrait ainsi améliorer la lutte contre la démence. Une autre étude, publiée dans Nature, a montré qu’une forme agressive de cancer du cerveau pouvait être combattue en activant les cellules T dans les ganglions lymphatiques du cerveau.

Des scientifiques travaillent déjà sur des ganglions lymphatiques artificiels, qu’ils pourraient implanter pour renforcer le système immunitaire. Selon Advanced Materials, ces dispositifs pourraient fonctionner comme des « usines de cellules T tueuses de cancer ».

Prostate forcée

L’immunothérapie, qui consiste à reprogrammer artificiellement les cellules T pour qu’elles attaquent des menaces qu’elles ignoraient auparavant, est une approche thérapeutique prometteuse dans la lutte contre le cancer. Les cellules cancéreuses ont souvent recours à des stratégies pour échapper à la surveillance du système immunitaire.

L’immunothérapie s’avère particulièrement efficace contre les cancers du sang, comme la leucémie. Pour les tumeurs solides, les résultats sont plus mitigés, car il est nécessaire de rendre les cellules immunitaires suffisamment puissantes sans pour autant provoquer d’effets secondaires graves sur les tissus sains. Une récente publication dans Nature Biomedical Engineering signale toutefois une avancée dans la lutte contre les tumeurs de la prostate.

Le succès de l’immunothérapie reste imprévisible. Pour certains patients, elle fonctionne de manière spectaculaire, tandis que pour d’autres, elle est inefficace. Cette différence dépend de nombreux facteurs. Dans le cas du cancer de l’ovaire, la nature de la mutation génétique dans les cellules cancéreuses détermine, selon Nature, les chances de succès de l’immunothérapie. De même, selon Cancer Discovery, les édulcorants artificiels pourraient compromettre l’efficacité de l’immunothérapie en inhibant l’action des cellules T.

Stress chronique

Il n’est pas surprenant que ce système immunitaire complexe présente de grandes variations d’un individu à l’autre, à tel point que les scientifiques estiment que chaque système immunitaire est unique. Selon Science Immunology, il peut même varier considérablement entre des individus génétiquement identiques. De nombreux facteurs externes – notamment le mode de vie – influencent son fonctionnement, mais pas de la même manière pour tout le monde.

Le stress chronique est l’un des facteurs externes les plus importants qui affectent le système immunitaire. Les molécules libérées lors du stress affaiblissent les défenses immunitaires.

« Le système immunitaire complexe présente de si grandes différences individuelles qu’on dit qu’il est unique pour chaque personne. »

Le système immunitaire aurait également un impact majeur sur notre santé mentale. Les personnes souffrant de polyarthrite rhumatoïde (une maladie auto-immune dans laquelle le système immunitaire attaque les propres cellules du corps) et prenant des anti-inflammatoires se sentent souvent mieux sur le plan mental. Cependant, l’effet n’est pas le même pour tout le monde.

Des différences significatives existent également entre les hommes et les femmes. Selon Science, les hommes réagissent de manière plus aiguë et puissante à une menace immédiate, tandis que les femmes maintiennent un niveau d’activité immunitaire plus élevé en permanence. Cela rend les hommes plus vulnérables aux infections, comme la grippe, mais augmente le risque de maladies auto-immunes chez les femmes.

Les personnes qui prennent des anti-inflammatoires contre la polyarthrite rhumatoïde se sentent mieux mentalement. © Getty Images

Endométriose

Les scientifiques s’interrogent depuis longtemps sur les causes des maladies auto-immunes. Il semble paradoxal que les cellules immunitaires attaquent les propres cellules du corps, surtout à la lumière de leur capacité à communiquer entre elles. De plus, l’incidence des maladies auto-immunes, comme le diabète de type 1 et la sclérose en plaques (SEP), est en augmentation.

Une analyse de revue publiée dans Trends in Immunology suggère que cette augmentation pourrait être liée au fait qu’une forte réaction immunitaire était autrefois bénéfique dans des conditions d’hygiène précaires, mais que des problèmes surviennent aujourd’hui en raison de l’évolution de notre environnement. Certains experts mettent en garde contre le fait de renforcer constamment le système immunitaire avec toutes sortes de compléments alimentaires, car le corps dispose de mécanismes pour maintenir un équilibre entre les défenses et les menaces.

Des recherches récentes, résumées dans Science, suggèrent que l’endométriose, une maladie caractérisée par la prolifération douloureuse du tissu utérin qui touche 10 % des femmes, présente également un aspect auto-immun. Les cellules immunitaires ne parviennent pas à contrôler cette prolifération et la favorisent même en provoquant une inflammation chronique aux conséquences à long terme. Ces connaissances sont encore trop récentes pour offrir des perspectives thérapeutiques immédiates, mais elles ouvrent de nouvelles pistes de recherche.

« Renforcer constamment vos défenses avec des compléments nutritionnels pourrait être contre-productif. »

Vaccin inversé

L’approche classique des maladies auto-immunes consiste à inhiber l’ensemble du système immunitaire, ce qui rend le corps vulnérable aux infections. L’immunothérapie représente une alternative. Une étude publiée dans Nature Medicine montre qu’elle pourrait être utile dans la lutte contre le lupus, une maladie dans laquelle les cellules immunitaires attaquent un large éventail de tissus. Cependant, l’immunothérapie est également associée à des effets secondaires imprévisibles, plus marqués chez certains patients que chez d’autres, et elle est coûteuse.

Des alternatives sont en cours de développement. New Scientist a mis en lumière les Navacims, de minuscules molécules capables de reprogrammer les lymphocytes T pour qu’ils cessent de causer des problèmes et deviennent une partie de la solution. Ces molécules existent depuis une dizaine d’années et pourraient être utiles dans le traitement de nombreuses maladies auto-immunes, mais elles n’ont pas encore dépassé la première phase des essais cliniques.

Une analyse du concept de « vaccin inverse » a été publiée dans Nature Biomedical Engineering. Contrairement aux vaccins traditionnels, qui préparent le système immunitaire à une attaque (par exemple, contre la grippe ou le coronavirus), un vaccin inverse doit adapter le système immunitaire pour qu’il n’attaque plus les propres cellules de l’organisme. Cela implique d’effacer la mémoire des cellules immunitaires pour des substances de signalisation spécifiques présentes sur d’autres cellules. Des tests sont déjà en cours pour traiter la SEP et les maladies intestinales auto-immunes.

Fœtus étranger

La grossesse représente une situation particulière en termes de réponses immunitaires. Le système immunitaire de la mère ne doit pas attaquer le fœtus, qui est en partie étranger. La défense maternelle n’est pas affaiblie pendant la grossesse, mais elle s’adapte.

Une étude parue dans Nature suggère que le stress maternel chronique pendant la grossesse pourrait augmenter le risque d’eczéma chez le bébé. Cet effet pourrait être lié aux mastocytes, les premières cellules immunitaires à coloniser le fœtus et connues pour provoquer des réactions allergiques. En cas de stress maternel, les mastocytes du fœtus deviendraient hyperactifs.

« Chaque année d’allaitement réduit le risque de cancer du sein de 4,3 pour cent, en raison de l’activité accrue des cellules immunitaires. »

Une autre étude, publiée dans Nature, montre que l’allaitement peut protéger les mères contre le cancer du sein. Chaque année d’allaitement réduit le risque de 4,3 %. Le lien résiderait dans une concentration accrue de cellules T spéciales dans les seins, qui protègent contre l’inflammation pendant l’allaitement. Ces cellules s’installent durablement dans le sein et peuvent y rester actives pendant des décennies, assurant ainsi une protection à long terme contre le cancer. Cette histoire illustre une fois de plus la grande polyvalence du système immunitaire.

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