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Les États-Unis exigent des élections mais financent la guerre

by Nicolas Lefèvre

Publié le 11 octobre 2023. Les États-Unis exercent une pression croissante sur le Conseil Présidentiel de Transition haïtien, exigeant un calendrier électoral précis tout en intensifiant leur soutien à une intervention sécuritaire musclée contre les gangs qui contrôlent une grande partie du pays.

  • Le Chargé d’Affaires américain a insisté auprès du CPT pour qu’il présente un plan clair pour les élections et la transition politique.
  • Washington a annoncé de nouveaux financements pour la capture des chefs de gangs haïtiens, signalant une approche axée sur la répression.
  • Cette double stratégie soulève des questions quant à la faisabilité d’un processus électoral dans un contexte de violence généralisée.

La politique américaine à l’égard d’Haïti semble s’articuler autour de deux axes principaux : une pression politique pour une transition démocratique et un renforcement de la sécurité par la lutte contre les gangs. Jeudi 2 octobre, Henry T. Wooster, Chargé d’Affaires de l’Ambassade des États-Unis en Haïti, a directement sollicité le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) pour qu’il élabore un « plan clair et assorti de délais pour les élections et la transition politique ». Le lendemain, Brian Nichols, sous-secrétaire d’État pour l’Amérique latine et les Caraïbes, a annoncé de nouvelles primes pour les informations menant à l’arrestation des leaders des gangs haïtiens.

Cette approche, bien que présentée comme complémentaire, apparaît de plus en plus contradictoire. Exiger un calendrier électoral alors que plus de 90 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est sous le contrôle de groupes armés semble, aux yeux de nombreux observateurs, prématuré. L’ambassadeur Wooster lui-même a reconnu que la crise sécuritaire est « au cœur de la crise politique ». Sans un contrôle territorial significatif, toute tentative électorale risque d’être sabotée, compromettant la crédibilité du processus et mettant en danger les participants.

Le soutien américain à une « Force de répression des gangs » (FRG) et l’activation d’un programme de primes confirment une priorité claire : une « guerre ouverte » contre les gangs. L’objectif affiché de « combattre les bandes criminelles pour reprendre le contrôle » exclut toute notion de mission de maintien de la paix traditionnelle. Il s’agit plutôt d’une opération de contre-insurrection visant à démanteler les structures criminelles par la force. Le programme de primes, quant à lui, est une tactique de guerre psychologique destinée à semer la division et la paranoïa au sein des gangs.

Cette stratégie comporte des risques importants. L’intensification de la violence est à craindre, les chefs de gangs pouvant recourir à des purges internes et à des attaques contre les civils pour affirmer leur pouvoir. Dans un tel contexte, la tenue d’élections libres et équitables serait compromise. La violence perturberait l’inscription des électeurs, l’installation des bureaux de vote et le dépouillement des bulletins. De plus, un climat de peur et d’incertitude découragerait la participation électorale et entraverait le débat démocratique.

Selon les analystes, la pression exercée par les États-Unis pourrait être motivée par la volonté de maintenir une double narration : une façade diplomatique axée sur la légitimation de la transition et une réalité sécuritaire implacable. L’ambassadeur Wooster, en insistant sur la nécessité pour Haïti de « montrer la voie pour sortir de sa propre crise politique », semble éviter d’appeler à une intervention internationale plus directe. Il a également rappelé au CPT que « les postes ne sont pas à vie », soulignant la nécessité pour le conseil de respecter son mandat et d’éviter de se maintenir au pouvoir indéfiniment.

En parallèle, le soutien financier à la répression, orchestré par Brian Nichols, reflète la conviction que la stabilité est une condition préalable à toute perspective de processus électoral. Les fonds de récompense signalent que l’élimination de la menace que représentent les gangs est considérée comme la priorité absolue. Cette double exigence – un calendrier électoral et une action sécuritaire déterminée – pourrait être une stratégie délibérée pour contrôler le processus de transition et éviter que la crise sécuritaire ne serve de prétexte à une prolongation du pouvoir en place.

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