Home MondeLes groupes autochtones isolés pourraient disparaître d’ici une décennie sans des protections plus solides, selon les experts

Les groupes autochtones isolés pourraient disparaître d’ici une décennie sans des protections plus solides, selon les experts

by Clara Dubois

Publié le 28 octobre 2025 00:51:00. Des populations autochtones isolées d’Amazonie et d’Asie du Sud-Est sont menacées par l’avancée implacable de l’exploitation forestière, minière et du trafic de drogue, une crise humanitaire qui se déroule loin des regards et de l’action des États.

  • Un nouveau rapport de Survival International identifie au moins 196 groupes autochtones isolés dans dix pays, principalement en Amérique du Sud.
  • Près de 65 % de ces populations sont menacées par l’exploitation forestière, 40 % par l’exploitation minière et 20 % par l’agro-industrie.
  • Les experts mettent en garde contre le risque d’anéantissement de la moitié de ces groupes dans les dix prochaines années si des mesures urgentes ne sont pas prises.

Des confins de l’Amazonie brésilienne aux forêts tropicales d’Indonésie, des communautés parmi les plus isolées du monde se retrouvent acculées. L’avancée des routes, l’activité des mineurs et la présence grandissante des trafiquants de drogue mettent en péril leur survie, une crise qui se déroule dans l’indifférence générale et sans protection effective de la part des États.

Un rapport publié ce dimanche par Survival International, une organisation londonienne de défense des droits des peuples autochtones, dresse un bilan alarmant. L’étude recense au moins 196 groupes isolés répartis dans dix pays, la majorité se trouvant en Amérique du Sud, dans la région amazonienne. Selon les estimations, près des deux tiers (65 %) de ces populations sont menacées par la déforestation, environ 40 % par l’exploitation minière et un cinquième (20 %) par l’expansion de l’agro-industrie.

« C’est ce que j’appellerais des génocides silencieux : il n’y a pas d’équipes de télévision, pas de journalistes. Mais ils se produisent, et ils se produisent maintenant. »

Fiona Watson, directrice de la recherche et du plaidoyer à Survival International

La situation de ces peuples est souvent négligée par les gouvernements, qui les considèrent, selon les critiques, comme marginalisés politiquement en raison de leur absence de participation au processus électoral et de l’attrait que représentent leurs territoires pour l’exploitation des ressources naturelles. Le débat public est également biaisé par des stéréotypes : certains idéalisent ces communautés en les qualifiant de « tribus perdues », tandis que d’autres les perçoivent comme un obstacle au développement.

L’étude de Survival International tire la sonnette d’alarme : sans intervention rapide des gouvernements et des entreprises, la moitié de ces groupes pourraient disparaître d’ici dix ans.

DOSSIER – Cette photo de juin 2024 fournie par Survival International montre des membres du Mashco Piro le long de la rivière Las Piedras en Amazonie, près de la communauté de Monte Salvado, dans la province de Madre de Dios, au Pérou. (Survie International via AP, Fichier)

Contrairement à une idée reçue, ces peuples ne sont pas des vestiges du passé, figés dans le temps. Ce sont des sociétés contemporaines qui choisissent délibérément de se tenir à l’écart du monde extérieur, après des générations de violence, d’esclavage et de maladies.

« Ils n’ont besoin de rien de notre part. Ils sont heureux dans la forêt. Ils possèdent des connaissances incroyables et contribuent à la préservation de ces forêts précieuses, essentielles à la lutte contre le changement climatique pour l’ensemble de l’humanité. »

Fiona Watson, directrice de la recherche et du plaidoyer à Survival International

Plus de 95 % des peuples isolés vivent en Amazonie, avec des communautés plus réduites en Asie du Sud et du Sud-Est, ainsi qu’en Océanie. Ces communautés vivent de la chasse, de la pêche et de l’agriculture à petite échelle, et préservent des langues et des traditions ancestrales, antérieures à la formation des États-nations modernes.

Le contact avec le monde extérieur peut s’avérer fatal pour ces populations. Les groupes vivant en isolement volontaire ont « peu ou pas d’immunité contre les maladies courantes », explique le Dr Subhra Bhattacharjee, directrice générale du Forest Stewardship Council et experte en droits autochtones basée à Bonn, en Allemagne. Forest Stewardship Council. « Un simple rhume dont nous nous remettons en une semaine pourrait leur être mortel. »

Au-delà des maladies, le contact peut détruire leurs modes de vie et leurs systèmes de croyances. Le droit international exige l’obtention du consentement libre, préalable et éclairé – connu sous l’acronyme CLIP – avant toute intervention sur les terres autochtones. Cependant, dans le cas des groupes vivant en isolement volontaire, l’obtention de ce consentement est impossible sans mettre leur vie en danger.

« Pas de CLIP signifie pas de consentement. »

Dr Subhra Bhattacharjee, directrice générale du Forest Stewardship Council

Le Forest Stewardship Council applique une politique stricte de « non-contact et zones interdites », estimant qu’en l’absence d’un consentement sûr, aucun contact ne doit avoir lieu. Des incidents récents, comme les affrontements entre des bûcherons et des membres du peuple Mashco Piro en Amazonie péruvienne, illustrent les risques inhérents à l’intrusion sur leurs territoires.

Les menaces ont évolué au fil du temps. Initialement liées à la colonisation et aux infrastructures soutenues par l’État – notamment la construction de routes pendant la dictature militaire brésilienne (1964-1985) – elles sont aujourd’hui exacerbées par la montée du crime organisé. Les trafiquants de drogue et les mineurs d’or illégaux pénètrent de plus en plus profondément dans les territoires autochtones, au Pérou, au Brésil, en Colombie, au Venezuela et en Équateur.

Les incursions de missionnaires évangéliques ont également provoqué des épidémies. Sous l’administration de l’ancien président brésilien Jair Bolsonaro, un pasteur évangélique avait été nommé à la tête de l’unité gouvernementale chargée des peuples isolés, avec accès à leurs coordonnées, dans le but de « sauver des âmes », une approche jugée extrêmement dangereuse.

La protection de ces peuples nécessite une approche globale, combinant des lois plus strictes et un changement de perception. Il est essentiel de les considérer non pas comme des reliques du passé, mais comme des citoyens à part entière dont la survie est cruciale pour l’avenir de la planète.

Les défenseurs des droits des peuples autochtones préconisent plusieurs mesures : reconnaissance et protection légale de leurs territoires, interdiction des activités extractives sur ou à proximité de ces terres, et poursuites judiciaires contre ceux qui portent atteinte à leurs droits. La cartographie précise de leurs territoires, réalisée à distance et avec prudence, est également essentielle.

Les entreprises et les consommateurs ont également un rôle à jouer en veillant à ce que leurs chaînes d’approvisionnement ne contribuent pas à la destruction des territoires autochtones. L’opinion publique et la pression des médias sont des leviers importants pour faire avancer la cause des peuples isolés.

Les traités internationaux, tels que la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, reconnaissent leur droit à l’autodétermination et à l’isolement. Cependant, leur application reste variable. Au Pérou, une proposition de création de la réserve indigène Yavari-Mirim a récemment été rejetée par le Congrès, laissant ces populations vulnérables. Au Brésil, le président Lula da Silva s’efforce de rétablir les protections affaiblies sous son prédécesseur. En Équateur, la Cour interaméricaine des droits de l’homme a condamné le gouvernement pour son inaction face aux menaces qui pèsent sur les peuples Tagaeri et Taromenane.

Le rapport de Survival International appelle à une politique mondiale de non-contact, fondée sur la reconnaissance légale des territoires isolés, la suspension des projets extractifs et la poursuite des crimes commis à leur encontre. L’exploitation forestière reste la principale menace, mais l’exploitation minière gagne du terrain, comme en témoigne le cas de l’île indonésienne de Halmahera, où le nickel destiné aux batteries de véhicules électriques est extrait sur les terres d’un peuple isolé. L’extraction illégale d’or dans la région du Yanomami, au Brésil et au Venezuela, continue de contaminer les rivières et les poissons avec du mercure, causant des dommages considérables.

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