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Les migrants européens contractent-ils le VIH après leur arrivée ?

by Sophie Martin

Publié le 28 octobre 2025 23:41:00. Plus de la moitié des nouveaux diagnostics de VIH chez les migrants en Suisse sont posés après leur arrivée dans le pays, avec des délais pouvant atteindre six ans, révélant des failles dans les stratégies de prévention et de dépistage.

  • 62,1 % des diagnostics de VIH chez les migrants en Suisse sont posés après leur installation.
  • Les hommes migrants hétérosexuels attendent en moyenne six ans entre leur arrivée et le diagnostic, un délai plus long que pour d’autres populations.
  • Des initiatives innovantes, comme le projet PARTAGE en France, montrent des taux de dépistage élevés en ciblant des populations difficiles à atteindre.

Une analyse récente de l’Étude de cohorte suisse sur le VIH met en lumière un constat préoccupant : la majorité des infections par le VIH chez les migrants en Suisse ne sont détectées qu’après leur arrivée sur le territoire. Sur 1 713 migrants diagnostiqués entre 2010 et 2024, 62,1 % ont reçu leur diagnostic après avoir immigré. Ces chiffres contredisent l’idée reçue selon laquelle la plupart des infections sont contractées avant la migration, en provenance de régions où le VIH est plus répandu, et corroborent une méta-analyse récente qui estime qu’environ 30 % des migrants contractent le VIH une fois installés dans leur pays d’accueil.

Présentés lors de la Réunion annuelle 2025 de la Société européenne de lutte contre le sida (EACS), les résultats de cette étude sur quinze ans indiquent que les migrants représentent désormais 49 % des nouveaux diagnostics de VIH en Suisse, une proportion en constante augmentation, alors que les taux de nouvelles infections se stabilisent voire diminuent dans d’autres populations européennes, selon le rapport de l’ECDC.

« Malgré la diminution globale et la stagnation des nouveaux diagnostics de VIH, les migrants restent touchés de manière disproportionnée »,

Jessy J. Duran Ramirez, chercheuse en doctorat à l’hôpital universitaire de Zurich

L’étude révèle également des schémas de diagnostic retardé significatifs. Les hommes migrants hétérosexuels attendent en moyenne six ans entre leur immigration et le diagnostic du VIH, comparativement à cinq ans pour les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) et seulement deux ans pour les femmes hétérosexuelles. Les migrants originaires d’Asie connaissent les délais les plus longs, avec un délai médian de douze ans.

Ces retards de diagnostic se traduisent par un taux de CD4 (cellules immunitaires) significativement plus bas au moment du diagnostic chez les migrants (339 cellules/µL) par rapport aux ressortissants suisses (404 cellules/µL), ce qui témoigne d’une progression plus avancée de la maladie.

Le profil démographique des diagnostics post-migration diffère également de celui des Suisses. Les femmes représentent 27 % des cas diagnostiqués chez les migrants, contre seulement 11 % chez les ressortissants suisses. À l’inverse, les HSH représentent 43 % des cas de migrants, contre 63 % des cas suisses.

Plusieurs obstacles entravent un dépistage efficace auprès des populations migrantes en Europe, selon le Dr Jürgen Rockstroh, responsable de la clinique externe du VIH à l’Université de Bonn, en Allemagne.

« Les personnes qui émigrent vers l’Europe ou qui sont des réfugiés rencontrent des difficultés d’accès au système de santé en raison des barrières linguistiques, des problèmes d’assurance et de couverture des coûts. La question est : comment atteindre ces populations ? »

Jürgen Rockstroh, médecin

Il souligne l’efficacité de modèles européens tels que les unités de santé mobiles à Malte, qui intègrent le dépistage du VIH dans les services de santé généraux, et les centres de santé ciblés d’Athènes, conçus spécifiquement pour les migrants et les réfugiés, où des pairs accompagnent les membres de leur communauté dans leur accès aux soins. Il insiste sur la nécessité d’adapter les lieux de dépistage aux spécificités culturelles : « Les femmes africaines, par exemple, ne se rendront pas dans un espace de dépistage à prédominance gay. Elles ne s’y sentiraient tout simplement pas à l’aise. Nous avons besoin de points de contrôle plus ciblés et spécifiques. »

Le projet PARTAGE en France illustre une approche prometteuse pour atteindre les hommes migrants, une population traditionnellement difficile à impliquer dans les soins de santé. En proposant des examens de santé aux futurs pères pendant la grossesse de leur partenaire, le programme a atteint des taux de dépistage du VIH de 95 à 96 % dans tous les groupes.

Résultats du projet PARTAGE (1 347 futurs pères) :

  • 63 % des participants étaient des immigrants ; 8 % n’avaient pas d’assurance maladie.
  • Le dépistage du VIH a été réalisé dans 95 à 96 % des cas, quel que soit le groupe.
  • Diagnostics médicaux : 18 % (tous les participants), 22 % (immigrants) et 41 % (immigrants sans couverture).
  • Orientation vers des soins de santé : 17 % (tous), 20 % (immigrants) et 41 % (immigrants sans couverture).
  • Orientation vers un soutien social : 11 % (tous), 17 % (immigrants) et 72 % (immigrants sans couverture).
  • Mise à jour de la vaccination : 44 % (tous), 52 % (immigrants) et 73 % (immigrants sans couverture).

Pauline Penot, médecin au Centre Hospitalier André Grégoire de Montreuil, France, qui a dirigé l’étude PARTAGE, a constaté que cette intervention était particulièrement efficace auprès des migrants défavorisés, conduisant à un diagnostic médical et à une orientation vers des soins de santé chez 41 % des participants sans couverture maladie.

« Il s’agit de la première intervention de santé structurée visant la santé des hommes adultes en utilisant l’événement symbolique qu’est l’attente d’un enfant. Elle a montré une plus grande fréquentation et davantage d’effets ont été observés parmi les migrants défavorisés. »

Pauline Penot, médecin

Pinot souligne que les migrants arrivent souvent en Europe en meilleure santé que les populations autochtones, mais que leur état de santé se détériore plus rapidement, en particulier chez ceux issus des régions les plus pauvres. Elle suggère que la généralisation du modèle PARTAGE en France et dans d’autres pays européens pourrait contribuer à réduire les inégalités sociales et de santé entre les sexes.

Les données suisses soulignent l’urgence de mettre en place des programmes de dépistage adaptés à la culture et accessibles, capables de détecter plus tôt les infections par le VIH dans les populations migrantes à travers l’Europe. Compte tenu du fait qu’un tiers des diagnostics post-migration surviennent au cours de la première année suivant l’arrivée – une période de vulnérabilité particulière – la fenêtre d’intervention reste étroite, mais cruciale.

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