Publié le 21 décembre 2025 à 09h25. Une découverte exceptionnelle de plus de 200 fragments de bronze dans une forêt du Jutland révèle l’intensité des échanges commerciaux et culturels entre le Danemark et le cœur de l’Europe il y a 2 700 ans, à une époque charnière entre l’âge du bronze et l’ère du fer.
- Une étude approfondie confirme que les objets proviennent des Alpes et témoignent d’un réseau commercial paneuropéen complexe.
- Le trésor d’Hastrup, daté du VIIIe au VIe siècle avant J.-C., coïncide avec une période de transition entre la culture nordique de l’âge du bronze et la culture hallstattienne.
- Les analyses métallurgiques suggèrent que les artisans de l’époque mélangeaient et recyclaient les métaux provenant de différentes régions minières.
En juin 2019, Gheorghe Popescu, un chercheur de métaux, a mis au jour un trésor inattendu dans une forêt de Hastrup, au Danemark. Loin de s’agir de quelques monnaies éparses, il s’agissait de plus de 200 fragments d’objets en bronze, une découverte qui offre une fenêtre unique sur une période de profonds changements et de connexions à longue distance dans l’Europe préhistorique.
Une étude détaillée, publiée dans le Journal of Archaeological Science: Reports, révèle que ces artefacts, façonnés il y a entre 2 800 et 2 600 ans, ont parcouru plus de 1 000 kilomètres depuis les Alpes jusqu’au nord de l’Europe. Cette découverte éclaire une époque où les réseaux commerciaux, qui acheminaient le bronze (alliage de cuivre et d’étain) depuis les mines alpines vers le nord, commençaient à se transformer. Le climat se refroidissait, les pratiques agricoles évoluaient et le fer émergeait comme le métal du futur.

Cette période, située entre le VIIIe et le VIe siècle avant J.-C., marque le déclin de l’âge du bronze nordique en Scandinavie méridionale, tandis que l’Europe centrale est dominée par la culture hallstattienne, réputée pour ses élites guerrières et ses tombes riches.
Selon l’étude,
« Il s’agissait d’une époque marquée par d’importantes transformations culturelles et économiques, au cours de laquelle la connectivité et les réseaux commerciaux paneuropéens ont connu de multiples interruptions. »
Dans ce contexte, le dépôt d’objets de valeur, qualifié de « trésor », ne serait pas simplement une cachette, mais probablement une offrande rituelle, une manière d’affirmer un statut social ou d’interagir avec le divin.
La découverte : plus de 200 pièces d’un puzzle
Le trésor, soigneusement fouillé par le musée de Vejle, est composé exclusivement de fragments. Les chercheurs ont pu les classer en huit groupes, tous fabriqués en métal finement laminé et décorés selon des techniques de gaufrage. Les pièces les plus remarquables sont une série de disques ou plaques circulaires de différentes tailles.
- Grands disques : Au moins onze pièces, d’un diamètre compris entre 36 et 46 mm, ornées de motifs concentriques de points et de cercles. Leur particularité réside dans quatre « agrafes » ou pinces présentes au dos, un système de fixation unique en Europe du Nord.
- Petits disques : Entre 64 et 70 planches plus petites, également dotées de deux agrafes au dos et décorées.
- Plaques de tôle : Fragments de fines feuilles de bronze décorées de cercles concentriques, potentiellement des éléments de ceintures ou d’ornements de chars.
- Autres éléments : Le trésor comprend également des anneaux épais et fins, des tubes en bronze et de petits boutons ou clous, ces derniers étant fréquents dans la culture hallstattienne.
À quoi servaient ces objets ? Les chercheurs penchent pour une utilisation liée à une tenue féminine de cérémonie ou à l’attelage de chevaux et de chars lors de processions.
« La cohérence dans l’expression typologique des artefacts (…) confirme l’interprétation selon laquelle le trésor comprend des objets qui faisaient autrefois partie du même vêtement ou équipement. »
Le contexte nordique renforce cette hypothèse, car cette région a vu de nombreux dépôts rituels contenant des objets associés aux femmes et des chars de procession.
Un style étranger en terres nordiques
La principale découverte du trésor d’Hastrup réside dans son style, qui n’est pas local. Aucun de ces types d’objets, en particulier les disques agrafés, n’a d’équivalent proche dans l’âge du bronze nordique. Leurs affinités stylistiques les relient directement à l’art et à l’artisanat de la culture hallstattienne en Europe centrale, notamment sa phase finale (HaD).
Les parallèles les plus frappants se trouvent dans les gisements du sud de l’Allemagne, du nord de l’Italie et de l’est de la France. L’étude présente des images comparatives de pièces similaires découvertes à Obertraubling (Bavière) et dans la nécropole d’Este (Italie).
« Les ornements en bronze, en petites et grandes versions, dominent la découverte, mais les disques Hastrup avec les quatre agrafes au dos n’ont pas d’équivalent dans la région nordique à ce jour. »
Cette singularité soulève une question : ces objets ont-ils été importés tels quels, ou ont-ils été fabriqués localement en imitant un style étranger avec une innovation propre (les agrafes) ?
Pour comprendre comment ces objets sont arrivés au Danemark, l’équipe scientifique, dirigée par Louise Felding, Daniel Berger et Heide Wrobel Nørgaard, a réalisé une analyse archéométallurgique sophistiquée. Ils ont sélectionné huit fragments représentatifs et analysé leur composition chimique et leur « empreinte isotopique ». Les résultats révèlent un schéma complexe des provenances et des échanges commerciaux.
Le cuivre utilisé provient d’au moins trois ou quatre régions minières différentes situées dans la vaste région alpine. Les analyses isotopiques du plomb mettent en évidence des zones telles que la région de Schwarz-Brixlegg (dans les Alpes du nord entre l’Autriche et l’Allemagne), les monts Métallifères slovaques et, plus particulièrement, le sud des Alpes dans la région du Trentin (Italie).
La chimie des métaux révèle une pratique essentielle de l’époque : le mélange et le recyclage. Certains objets, comme un anneau épais et un petit disque, présentent une corrélation chimique parfaite, indiquant qu’ils ont été fabriqués en fusionnant deux lots de métal différents : l’un de cuivre à faible teneur en étain provenant de minerais de fahlerz (typique des Alpes centrales ou de Slovaquie), et l’autre de bronze (cuivre avec étain) réalisé avec du cuivre de « chalcopyrite » des Alpes du sud, peut-être de la mine Calcéranique dans le Trentin.
En revanche, deux des grands disques et les tôles décorées ont été fabriqués à partir d’un seul lot de métal très pur, d’origine probable dans les Alpes du Sud. Cela suggère que ces pièces ont été réalisées ensemble, dans le même atelier et dans le même but.
L’origine de l’étain, métal essentiel à la fabrication du bronze, est plus difficile à déterminer. Les signatures isotopiques de l’étain dans les objets d’Hastrup sont compatibles avec plusieurs régions, mais les plus probables, compte tenu des preuves d’exploitation minière préhistorique, sont les gisements des Cornouailles (sud-ouest de la Grande-Bretagne) et des monts Métallifères (Erzgebirge, entre l’Allemagne et la République tchèque).
Un ensemble unique pour une élite transnationale
L’ensemble de ces données dressent un tableau fascinant. Le trésor d’Hastrup n’est pas une collection aléatoire de ferraille, mais plutôt les restes d’un ou plusieurs ensembles coordonnés : peut-être la tenue somptueuse d’une femme de haut rang, un harnais pour un char de cérémonie, ou une combinaison des deux.
Les objets ont été fabriqués au VIe siècle avant J.-C. en utilisant des techniques de laminage et de gaufrage qui n’étaient pas locales en Scandinavie, mais plutôt typiques des ateliers du sud. Ils sont arrivés au Jutland grâce à des réseaux d’échanges qui, malgré les transformations de l’époque, ont continué à relier le monde hallstattien au nord. Le métal voyageait, peut-être sous forme de lingots ou d’objets déjà coulés, depuis les Alpes, et l’étain peut-être depuis la Grande-Bretagne ou l’Europe centrale.
Le caractère unique des grands disques reste un mystère, un indice possible d’une innovation locale ou d’un style communautaire spécifique encore à découvrir. Le trésor d’Hastrup est en bref un témoignage exceptionnel d’une époque de transition, où les matières premières, les idées et les symboles de statut circulaient sur des milliers de kilomètres, façonnant des identités culturelles complexes aux confins de l’âge du bronze.
SOURCES
Louise Felding, Daniel Berger, Charlotta Lindblom, Heide Wrobel Nørgaard, Le trésor d’Hastrup : liens métallurgiques et typologiques entre le Jutland du Sud et l’Europe de Hallstatt du VIIIe au VIe siècle avant notre ère. Journal of Archaeological Science: Reports, Volume 69, février 2026, 105533. doi.org/10.1016/j.jasrep.2025.105533