Publié le 16 janvier 2024 10:00 CET. L’Europe s’alarme d’une possible agression russe contre un pays de l’OTAN, alors que la guerre en Ukraine s’enlise et que la rhétorique de Moscou se durcit. Cette crainte, alimentée par des responsables politiques et militaires, suscite un débat sur la nécessité d’une préparation accrue, tout en soulevant des inquiétudes quant à une spirale d’escalade.
- Des responsables européens et de l’OTAN expriment une inquiétude croissante face à une éventuelle attaque russe contre un pays membre de l’alliance.
- Cette alerte vise à sensibiliser les populations européennes, souvent perçues comme indifférentes aux menaces hybrides russes.
- L’accent mis sur un conflit inévitable pourrait, paradoxalement, alimenter une escalade et une méfiance mutuelle avec Moscou.
L’approche d’une issue possible au conflit ukrainien ravive les craintes européennes concernant une future attaque russe contre un pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Ces inquiétudes, qui prennent une tournure nouvelle et plus pressante, voire inéluctable, sont exprimées de plus en plus ouvertement par des figures clés du continent.
En novembre dernier, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a cité les avertissements d’historiens militaires selon lesquels « nous vivons peut-être déjà notre dernier été de paix ». Peu après, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a prédit que « la Russie est notre prochaine cible » et a insisté sur la nécessité de se préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle vécue par les générations précédentes. Sir Richard Knighton, chef d’état-major de la défense britannique, a quant à lui appelé les citoyens britanniques à se tenir prêts à défendre leur pays en cas d’attaque russe.
Cette appréhension est tout à fait compréhensible. L’Europe devra vraisemblablement faire face à une Russie revancharde et fortement militarisée dans les années à venir, quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine. Le Kremlin ne dissimule pas son intention de repousser les frontières de l’OTAN et de redéfinir l’architecture de sécurité européenne. La rhétorique agressive de Vladimir Poutine – qui a récemment averti que si l’Europe déclenchait une guerre, la Russie serait prête à répondre et ne laisserait « personne avec qui négocier » – ne contribue pas à apaiser les tensions.
De plus, la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, qui met en garde contre le risque d’un « effacement civilisationnel » sur le continent et oriente la politique américaine vers des « partis européens patriotiques » souvent favorables à Moscou, souligne le risque d’un isolement stratégique de l’Europe face à une Russie agressive.
Dans ce contexte troublant, les responsables européens espèrent, en alertant sur la possibilité d’une attaque russe, sensibiliser leurs populations – qui sont restées largement indifférentes à la campagne d’influence hybride menée par la Russie. Les débats houleux (et les retards) concernant l’augmentation des dépenses de défense au cours des trois dernières années et demie confirment la nécessité d’un électrochoc.
Cependant, l’appel à la guerre comporte également des risques. Certains observateurs européens, qui avaient initialement sous-estimé la volonté de la Russie d’envahir l’Ukraine en février 2022, semblent aujourd’hui tomber dans l’excès inverse, se convainquant qu’une attaque contre l’Europe est inévitable. Cette surcorrection pourrait alimenter un biais de confirmation, une tendance à rechercher des preuves confirmant leurs craintes tout en ignorant les signaux contradictoires.
Une analyse objective doit toujours rester ouverte à la possibilité que la Russie, malgré ses contradictions, n’ose pas lancer une attaque à grande échelle contre un pays de l’OTAN. Il est possible que Moscou estime que sa campagne hybride actuelle atteint déjà ses objectifs, ou qu’elle continue de croire à l’engagement américain envers la défense collective de l’OTAN, plus que ne le font les Européens, ou les deux.
Plus préoccupant encore, l’évocation d’une guerre inévitable avec la Russie pourrait alimenter une spirale d’escalade. L’alarmisme européen a déjà incité un nombre croissant d’élites russes à adopter une attitude miroir, affirmant que c’est l’Europe, en se réarmant, qui se prépare à la guerre contre la Russie, dans le but de lui infliger une « défaite stratégique ». Les propagandistes russes saisissent cette occasion pour présenter une Europe belliciste comme le nouvel ennemi principal, maintenant que Donald Trump privilégie le dialogue avec la Russie.
Selon un récent sondage d’opinion, la proportion de Russes considérant l’Europe comme un ennemi a considérablement augmenté au cours de l’année écoulée. On pourrait arguer que le Kremlin alimentera l’europhobie quoi qu’il arrive, ou que l’hostilité croissante de la Russie ne fait que confirmer la nécessité pour l’Europe de sonner l’alarme. Mais, comme le dit le proverbe, la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions.
Dans un contexte de rhétorique croissante des deux côtés, une Russie perpétuellement paranoïaque pourrait être plus encline à interpréter certains actes – par exemple, l’interception d’un navire russe par les pays baltes – comme le prélude à une attaque, et à réagir en conséquence. En d’autres termes, plus une partie croit à la guerre imminente, plus l’autre y croira également.
Ce danger est aggravé par l’absence flagrante de canaux de communication directs entre l’Europe et la Russie, qui pourraient être utilisés pour clarifier les intentions dans un contexte de tensions croissantes. Article du Financial Times sur le manque de communication.
Prises entre une Russie menaçante et une administration Trump imprévisible, les nations européennes ont raison d’investir dans la dissuasion et la défense. Mais si elles en viennent à considérer la guerre avec la Russie comme inévitable, elles risquent d’accélérer le conflit qu’elles espèrent éviter. Les relations conflictuelles avec la Russie resteront un élément incontournable du paysage sécuritaire européen pendant longtemps. Il est donc plus important que jamais que les Européens recherchent des moyens de réduire les risques militaires avec la Russie et qu’ils mesurent soigneusement leurs paroles et leurs actions.
Sur le même sujet
