Home Monde« L’indignation civilisationnelle » du PAS contre les États-Unis sonne creux lorsque la Chine obtient un laissez-passer

« L’indignation civilisationnelle » du PAS contre les États-Unis sonne creux lorsque la Chine obtient un laissez-passer

by Clara Dubois

Publié le 24 novembre 2025 à 02h00. L’accord commercial récemment conclu entre la Malaisie et les États-Unis suscite une vive opposition de la part du parti d’opposition PAS, qui dénonce une atteinte à la souveraineté nationale et une forme de soumission à une puissance qu’il considère comme moralement corrompue, tout en maintenant des liens étroits avec la Chine.

  • Le parti PAS critique l’accord commercial avec les États-Unis, le qualifiant de menace civilisationnelle.
  • Cette critique contraste avec les relations cordiales que le PAS entretient avec la Chine, malgré les préoccupations concernant le traitement des Ouïghours.
  • Le gouvernement malaisien défend l’accord comme une mesure pragmatique pour protéger ses exportations.

L’annonce d’un nouvel accord commercial entre la Malaisie et les États-Unis, signé le 26 octobre 2025 en marge du sommet de l’ASEAN, a déclenché une tempête politique en Malaisie. L’accord, qui prévoit notamment l’alignement des contrôles à l’exportation et des sanctions malaisiennes sur les normes américaines, est perçu par l’opposition comme une atteinte à la souveraineté nationale et une menace pour l’économie locale, notamment pour les privilèges accordés aux Bumiputera.

Le Parti Se-Islam Malaysia (PAS), principal parti d’opposition, a été particulièrement virulent dans ses critiques. Au-delà des considérations économiques, le PAS présente cet accord comme un affront à l’identité culturelle et religieuse de la Malaisie. Le parti s’appuie sur la théorie du « choc des civilisations » popularisée par le politologue Samuel Huntington, selon laquelle la politique mondiale serait façonnée par des affrontements entre différentes cultures. Le PAS utilise un langage religieux pour dénoncer les États-Unis comme une puissance moralement corrompue et antagoniste à l’Islam. Le président du PAS, Hadi Awang, a ainsi qualifié le président Donald Trump de « grand diable », critiquant son invitation au sommet de l’ASEAN. Tuan Ibrahim Tuan Man, vice-président du PAS, a même annoncé un rassemblement pour protester contre la présence de Trump lors de cet événement, accusant la Malaisie de trahir la Palestine en accueillant le président américain.

Après le sommet, Hadi a illustré son opposition à l’accord commercial par une métaphore frappante sur Facebook, comparant la Malaisie à un petit serpent pris dans l’étreinte d’un anaconda. Il a également fait référence à l’histoire du prophète Sulaiman et des fourmis dans le Coran pour critiquer les dirigeants malaisiens qu’il accuse de « danser avec des dirigeants arrogants ». Le PAS capitalise également sur l’indignation suscitée par la situation à Gaza, un sujet qui résonne fortement auprès des musulmans (et même des non-musulmans) malaisiens, la Palestine étant considérée comme la terre des prophètes et abritant le troisième lieu saint de l’Islam, la mosquée Al-Aqsa.

Le gouvernement malaisien a défendu l’accord, soulignant que la Malaisie, en tant que présidente de l’ASEAN, était tenue d’inviter tous les partenaires de dialogue, quelles que soient leurs orientations politiques. Cependant, la rhétorique « civilisationnelle » du PAS a trouvé un écho auprès d’une partie de l’opinion publique, certains internautes critiquant le leadership du Premier ministre Anwar Ibrahim et relayant même de fausses informations affirmant qu’il avait « admis des erreurs majeures ». Cet épisode illustre la puissance émotionnelle du récit « civilisationnel » et la capacité du PAS à se positionner comme la boussole morale de l’Islam, en opposition à ce qu’il perçoit comme des compromis de la part du gouvernement.

L’indignation du PAS apparaît toutefois sélective. Alors que le parti dénonce les États-Unis comme une menace pour la civilisation islamique, il entretient des relations discrètes et cordiales avec la Chine, dont le bilan en matière de droits de l’homme envers les musulmans ouïghours est également sujet à controverse. En décembre 2024, Hadi a rencontré l’ambassadeur de Chine Ouyang Yujing à Kuala Lumpur pour promouvoir de meilleures relations, notamment entre la Chine et les États gouvernés par le PAS. Des délégations du Perikatan Nasional (PN), incluant des membres du PAS, et des représentants des gouvernements des États du PN ont également effectué des visites de travail à Canton, Shanghai et Pékin. Ce paradoxe rappelle la position du Premier ministre Anwar Ibrahim, qui critique le soutien de Washington à Israël tout en étant disposé à coopérer avec les États-Unis pour l’intérêt national de la Malaisie.

Le PAS dépeint l’ouverture du Premier ministre Anwar à la coopération occidentale comme un compromis religieux, tout en pratiquant discrètement une forme de realpolitik avec Pékin. Au niveau national, le parti accuse régulièrement le Parti d’action démocratique (DAP) d’être communiste, Hadi ayant affirmé en 2022 que le DAP était « pro-communiste » et lié à l’héritage de Chin Peng. Si le PAS mobilise l’étiquette de « communiste » pour discréditer le DAP, il fait appel au même esprit de collectivisme en appelant ses partisans à faire confiance aux masses et au parti.

Réduire le pragmatisme diplomatique à un système binaire moral entre les « bons » et les « méchants » revient à ignorer le rôle de la Malaisie en tant que présidente de l’ASEAN. Inviter Donald Trump à Kuala Lumpur ne rend pas la Malaisie pro-américaine, tout comme accueillir Li Qiang ne la rend pas vassale de la Chine. La force de l’ASEAN, sous la direction de la Malaisie et d’Anwar Ibrahim, réside dans son ouverture et sa capacité à engager toutes les puissances extérieures. Cette nuance n’échappe pas à certains Malaisiens, qui saluent les efforts d’Anwar pour maintenir un équilibre stratégique.

Le PAS a le droit de s’opposer à l’accord commercial entre la Malaisie et les États-Unis en raison de différences substantielles, mais lorsque sa critique prend une dimension « civilisationnelle » en diabolisant les États-Unis tout en épargnant d’autres puissances, elle révèle une vision morale sélective et dépourvue de principes.

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