Publié le 18 décembre 2025 18:23:00. L’ascension de José Antonio Kast à la présidence du Chili reflète un profond malaise social et une recomposition politique, alimentée par la peur et la nostalgie d’un ordre perçu comme menacé. Cette victoire, loin d’être une simple vague de droite, s’inscrit dans un processus de politisation complexe et d’adhésion émotionnelle à un projet conservateur.
- La crise sociale de 2019-2020 et le rejet de la proposition de Convention constitutionnelle ont créé un terreau fertile pour l’émergence d’une droite radicale.
- Un sentiment d’abandon par les élites politiques traditionnelles, tant de droite que de gauche, a poussé un segment de la population à se tourner vers l’extrême droite.
- L’extrême droite a su capitaliser sur les peurs liées à l’insécurité, à l’immigration et à la perte des valeurs traditionnelles, en proposant un discours clair et affirmé.
L’élection présidentielle récente ne peut être appréhendée sans revenir aux années de crise sociale qui ont secoué le Chili. Une étude réalisée en 2020 par le Centre d’études sur la cohésion sociale du COES a révélé que la peur était le principal moteur de la mobilisation des opposants à la contestation sociale et des partisans du rejet de la Convention constitutionnelle. Les personnes interrogées décrivaient cette période comme une expérience de violence, de chaos et de destruction menaçant leur quotidien, leur sécurité et la stabilité familiale. Les affrontements, les pillages et les difficultés économiques ont alimenté un désir de rétablissement de l’ordre social, opposant ceux qui, selon eux, avaient favorisé l’explosion sociale à ceux qui cherchaient à l’endiguer.
Ce contexte a vu émerger une perception d’abandon de la part des élites politiques, une critique adressée aussi bien à la droite traditionnelle qu’à certains secteurs de la gauche. Les citoyens ont exprimé leur déception face à l’incapacité de la classe politique à défendre leurs principes face à la crise. Un récit s’est alors consolidé, prônant la défense de la Constitution actuelle, du modèle social et de l’ordre face au chaos, en invoquant l’identité nationale et le symbolisme patriotique.
En 2024, une enquête qualitative menée avec Manuela Badilla et Nicolás Villarroel auprès de partisans de groupes et de partis d’extrême droite a confirmé que la crise sociale et le processus constituant ont constitué des moments clés de leur engagement politique. Pour beaucoup, ces événements n’étaient pas perçus comme une revendication légitime de justice sociale, mais comme une menace pour l’ordre établi, la stabilité et les normes morales. L’émeute sociale a été redéfinie comme une « épidémie criminelle », associée à la violence, au pillage et à la destruction du patrimoine national. Ce cadre interprétatif a justifié un virage vers l’extrême droite, perçu comme une réponse défensive face à un pays en décomposition.
Parallèlement, le soutien à l’extrême droite s’est affirmé comme une rupture identitaire avec la droite conventionnelle, jugée ambiguë, lâche ou infidèle à ses principes. La signature de l’accord constitutionnel de 2019 par les partis de droite a été perçue par ce secteur comme un acte de trahison symbolique. L’extrême droite, en revanche, était valorisée pour sa clarté morale et sa cohérence idéologique. Ses partisans soulignaient sa capacité à « dire ce qu’il pense », même au prix de l’impopularité.
Cet appel à l’authenticité – l’expression sans retenue du « politiquement incorrect » – est central dans la construction de l’attachement subjectif à ce courant politique. Les thèmes de l’insécurité, de la criminalité et de l’immigration en provenance des pays pauvres occupent une place prépondérante dans ce discours. La peur du crime, le sentiment d’abandon de l’État et la vulnérabilité dans la vie quotidienne structurent un diagnostic de crise partagé. L’immigration, en particulier en provenance de pays en difficulté, est présentée comme un facteur explicatif de la dégradation sociale, à travers des récits concrets de conflits de voisinage, de concurrence économique informelle et de remise en question des normes culturelles. Dans ce contexte, l’extrême droite apparaît comme la seule force capable d’apporter des réponses radicales et sans ambiguïté.
L’ultra-droite a ainsi concilié une volonté de récupération des valeurs traditionnelles et un désir de retour à une « normalité perdue ». La défense de la famille nucléaire, de l’autorité, de l’ordre et de la nation n’est pas perçue comme un choix idéologique, mais comme la sauvegarde de fondements moraux menacés par le féminisme, la diversité sexuelle et le pluralisme culturel. La nostalgie d’un passé plus prévisible, plus sûr et plus homogène alimente un récit de perte qui justifie le rejet des transformations sociales profondes. Dans ce cadre, l’extrême droite se présente comme un projet réparateur, capable de « récupérer le Chili ».
Un aspect particulièrement intéressant est le passage des partisans de l’extrême droite d’une expérience émotionnelle négative de peur et de menace à des sentiments positifs d’amour, de fierté et d’appartenance une fois intégrés dans cette nouvelle communauté. Contrairement à l’idée que l’extrême droite se nourrit uniquement d’émotions négatives, on observe comment le soutien à ce courant politique est également alimenté par des sentiments positifs. L’amour de la famille, de la patrie et des proches apparaît comme un moteur légitime de l’action politique. Ces émotions ont même été mobilisées stratégiquement lors de campagnes comme celle du rejet constitutionnel, où le discours de l’amour s’opposait explicitement à la rage et au ressentiment attribués à la gauche. L’adhésion à l’extrême droite n’est donc pas seulement réactive, mais aussi affirmative et émotionnellement gratifiante.
Les membres de ce mouvement déplorent la stigmatisation liée à l’étiquette de « fachos », évoquant des expériences de perte d’amis ou de silence dans l’espace public. Ces expériences renforcent une identité minoritaire moralement juste mais incomprise. Paradoxalement, cette exclusion renforce l’engagement dans l’extrême droite, les espaces militants fonctionnant comme des communautés de reconnaissance, où se manifestent la solidarité, l’affection et le sens de la mission. L’appartenance se construit ainsi en opposition à un environnement perçu comme hostile.
En conclusion, la victoire de José Antonio Kast ne se limite pas à une tendance mondiale à l’ascension de l’ultra-droite, ni à une manipulation médiatique. Il s’agit plutôt d’un processus profond qui s’est développé au sein d’un segment important de la société chilienne, un segment qui se sentait menacé et voyait dans l’extrême droite une promesse honnête de reconstruction d’un Chili qu’il craignait de perdre.
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