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Michaela de Lacaz Moorman sur Build, Occupy et la crise du logement à São Paulo et Los Angeles – artforum.com.cn

by Clara Dubois

Publié le 14 janvier 2026 à 14h18. Une exposition à l’UCLA met en lumière les luttes pour le logement à São Paulo et à Los Angeles, révélant des parallèles frappants entre les stratégies d’occupation et les forces socio-économiques qui marginalisent les populations vulnérables dans ces deux métropoles.

  • Depuis les années 1990, des sans-abri brésiliens occupent des bâtiments abandonnés à São Paulo, transformant ces espaces en logements de fortune.
  • L’exposition « Build/Occupy » au Fowler Museum de l’UCLA explore ces mouvements à travers l’art et l’activisme, en se concentrant sur les bâtiments occupés par le Mouvement des sans-abri du centre (MSTC).
  • L’exposition souligne les similitudes entre les défis du logement à São Paulo et à Los Angeles, notamment la criminalisation de la pauvreté et l’impact des politiques urbaines sur les communautés marginalisées.

São Paulo, la plus grande ville des Amériques, est devenue l’épicentre d’une lutte pour le logement où des sans-abri, appelés sem teto (« sans toit »), occupent systématiquement des bâtiments abandonnés. Ironiquement, la ville compte plus de logements vacants que de personnes sans abri. Le centre-ville a vu ses habitants aisés s’éloigner, tandis que des immeubles délabrés ont été revitalisés avec succès par le MSTC, un groupe de squatters faisant partie de la plus vaste Ligne de Front de la Lutte pour le Logement (FLM). Le slogan de la FLM – « Occuper, résister, construire, habiter ! » – résonne au cœur de l’exposition « Build/Occupy ».

L’exposition, co-commissariée par Juliana Caffé, Yudi Rafael et Alex Ungprateeb Flynn, ne prétend pas offrir une analyse exhaustive des mouvements sociaux et politiques complexes du Brésil. Elle se concentre plutôt sur l’art et l’activisme liés à deux bâtiments occupés par le MSTC : l’Hôtel Cambridge et le bâtiment du 9 de Julho. L’objectif, selon les commissaires, est d’inviter les spectateurs de Los Angeles à « entrer dans la vie quotidienne de São Paulo » et à « envisager de nouvelles possibilités pour leur propre paysage urbain ». Cette vision utopique prend une résonance particulière dans le contexte actuel, marqué par des crises du logement similaires aux États-Unis et au Brésil.

L’exposition s’articule autour de la vidéo de 36 minutes « Front Image », co-créée par Ícaro Lira, Isadora Brant et Fernanda Taddei, qui met en scène les résidents de l’Hôtel Cambridge et les commissaires de l’exposition. Devant la caméra, les participants fixent l’objectif pendant quelques secondes, leurs émotions se reflétant dans ce bref instant. L’œuvre célèbre les sans-abri, leur restituant leur humanité et leur individualité, et remettant en question les stéréotypes négatifs véhiculés par les médias brésiliens. « Front Image » fait référence à la série « Screen Tests » d’Andy Warhol (1964-1966), créant une confusion délibérée entre le processus de casting hollywoodien et les photos d’identité judiciaire, activant ainsi les tensions dialectiques que le MSTC utilise dans ses actions quotidiennes, comme la distinction entre le légal et l’illégal.

L’œuvre vidéo de Raphael Escobar, « La Voix de Majorque » (2024), se concentre sur les hommes sans-abri non blancs de « Cracolândia », une zone de São Paulo en proie à la toxicomanie et à la pauvreté extrême. L’artiste invite les habitants à participer à des défilés de carnaval, révélant leurs talents de chant, de jeu et de poésie. Les commissaires soulignent la correspondance entre « Cracolândia » et « Skid Row » au centre-ville de Los Angeles, deux zones marginalisées mais dotées d’une culture locale vivante. Une collaboration entre Escobar et le Los Angeles Poverty Department (LAPD) site web du LAPD est prévue pour créer des performances et des tables rondes à Los Angeles.

Ces œuvres invitent à une réflexion sur la manière dont Los Angeles et São Paulo criminalisent les groupes les plus vulnérables, et mettent en lumière le discours brésilien unique sur les droits sociaux et la question de l’« illégalité ». Au Brésil, le logement est considéré comme un droit fondamental inscrit dans la Constitution de 1988, fruit d’un processus de révision constitutionnelle impliquant la participation citoyenne après la fin de la dictature. Selon l’interprétation du MSTC, l’occupation d’un bâtiment abandonné qui ne remplit plus une « fonction sociale » est un exercice de ce droit, et non un acte criminel. Récemment, le gouvernement brésilien a même reconnu cette approche en transformant l’Hôtel Cambridge en 121 logements sociaux, accordant ainsi le statut de propriétaires à d’anciens squatteurs.

Le contexte politique actuel ajoute une dimension supplémentaire à l’exposition. En septembre 2025, un tribunal brésilien a condamné l’ancien président Jair Bolsonaro pour tentative de coup d’État après sa défaite aux élections de 2022. Parallèlement, la Cour suprême des États-Unis a exonéré Donald Trump de toute responsabilité juridique liée aux événements du 6 janvier 2021 au Capitole. Cette divergence se traduit par une « militarisation » des forces de l’ordre et de la loi elle-même, avec le terme de « terroriste » – autrefois utilisé par Bolsonaro pour désigner le MSTC – étant désormais employé aux États-Unis pour décrire des groupes militants et des organisations à but non lucratif. Une plaisanterie courante au Brésil illustre cette ironie : la Maison Blanche aurait ouvert une « ambassade américaine » sur le sol américain, en référence à l’histoire de l’interventionnisme américain au Brésil. Cette tendance persiste, bien que de manière plus subtile, comme en témoignent les droits de douane imposés par les États-Unis sur les produits brésiliens, perçus comme une punition pour la remise en question de Bolsonaro.

L’exposition « Build/Occupy » relie les problèmes urbains locaux aux enjeux mondiaux tels que le colonialisme et le néocolonialisme. L’affiche « America Loves Me » (2010) du collectif Bijari, réalisée avec des adolescents à Los Angeles, dépeint le système d’immigration américain comme un jeu de serpents et d’échelles voué à l’échec, illustrant la facilité avec laquelle les immigrants sans papiers se retrouvent sans abri. L’image de l’affiche évoque également un plan de métro, suggérant que le pouvoir et les classes sociales influencent les infrastructures de transport, piégeant les groupes exclus dans des modes de déplacement spécifiques. Comme le soulignait Peter Plagens dans Artforum en 1972, les autoroutes de Los Angeles ont contribué à l’érosion de l’égalité sociale en permettant aux classes moyennes et supérieures de se soustraire à la pauvreté des quartiers du centre-sud.

São Paulo est un miroir de Los Angeles : un quartier central encerclé par des infrastructures de transport qui ont déplacé des centaines d’habitants de la classe ouvrière. Dans les années 1960 et 1970, les autoroutes et les échangeurs ont démembré le centre de São Paulo, le transformant en un centre commercial bondé et pollué le jour, vide et désolé la nuit. De même, la construction d’autoroutes dans les quartiers latino-américains de Los Angeles a dévalorisé les propriétés et ouvert la voie à de nouvelles infrastructures, perpétuant un cercle vicieux. Cette logique néocoloniale, développée par le gouvernement américain, a été appliquée à de nombreux pays d’Amérique latine, comme l’a démontré l’historien Greg Grandin.

L’exposition présente également des œuvres qui interrogent l’héritage du modernisme. L’Hôtel Cambridge, conçu par Francisco Beck, a abandonné le style Art déco de l’architecte au profit d’une esthétique moderniste brésilienne caractérisée par des lignes simples et des fenêtres modulaires. Cependant, l’intention initiale de servir la classe supérieure a trahi les idéaux socialistes souvent associés au modernisme. L’exposition met en contraste l’Hôtel Cambridge avec le pavillon de la Biennale de São Paulo, conçu par Oscar Niemeyer en 1951, qui incarne un idéal progressiste et anti-élite. Les œuvres d’André Komatsu, notamment « Fait évanescent n° 13 (Rêve) » et « Fait évanescent n° 17 (Empire) », relient les environnements bâtis en ruine de São Paulo et de Los Angeles, et dénoncent les tensions entre les idéaux nationaux et l’héritage colonial.

En reproduisant à l’échelle 1:1 la disposition spatiale d’une aile de l’Hôtel Cambridge, l’exposition comprime la distance entre les États-Unis et le Brésil, permettant aux visiteurs d’observer de près les conditions de vie dans le bâtiment rénové, tout en évitant le piège du « tourisme des bidonvilles ». L’exposition invite à une réflexion sur la manière dont les deux villes criminalisent les groupes les plus vulnérables, et met en lumière le discours brésilien sur les droits sociaux et l’« illégalité ». En l’absence d’une constitution progressiste comme celle du Brésil, les habitants de Los Angeles pourraient-ils transformer des bâtiments abandonnés, tels que l’Oceanwide Plaza, en logements sociaux ?

Traduit par Zhang Zhisheng

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