Publié le 27 octobre 2025 à 18h00. La récente victoire de Jannik Sinner à Vienne a ravivé un débat identitaire en Italie : un athlète né et formé dans le Tyrol du Sud germanophone peut-il véritablement être considéré comme un héros national ?
- Jannik Sinner, numéro 2 mondial, a remporté l’Erste Bank Open à Vienne, suscitant un débat sur son identité nationale.
- Des critiques, notamment de personnalités politiques et médiatiques, remettent en question son italianité en raison de ses origines et de son accent.
- Cette polémique s’inscrit dans un contexte plus large de tensions raciales et de questions identitaires en Italie.
La performance exceptionnelle de Jannik Sinner sur les courts de tennis a conquis le cœur de nombreux Italiens, mais son origine ethnique et linguistique continue de susciter des interrogations. Après son triomphe à Vienne, son adversaire, Alexander Zverev (numéro 3 mondial), a plaisanté : « Vous nous énervez vraiment tous ». Cette remarque souligne la domination croissante du jeune joueur de 24 ans, qui enchaîne les victoires et ne cède en popularité qu’à l’Espagnol Carlos Alcaraz, actuellement numéro 1.
Sinner est devenu une véritable icône nationale, apparaissant non seulement dans les médias sportifs, mais aussi dans les publicités pour des marques prestigieuses telles que Gucci, Lavazza et Alfa Romeo. Cependant, cette ascension fulgurante suscite l’inquiétude chez certains, qui peinent à accepter qu’un Tyrolien du Sud germanophone puisse incarner le succès italien.
En septembre dernier, le rappeur Fedez avait déjà attiré l’attention en publiant des lignes insultantes à l’égard de Sinner, lui reprochant un accent qu’il jugeait rappelant l’allemand nazi. Des critiques plus subtiles proviennent également de la gauche politique. Corrado Augias, journaliste de renom et ancien député européen, a qualifié Sinner d’« Italien réticent » dans le journal La Repubblica.
Ce débat intervient dans un contexte de tensions raciales persistantes en Italie. Paola Egonu, une joueuse de volleyball de haut niveau, est régulièrement victime de racisme. Après sa victoire aux Jeux olympiques de Paris, une fresque murale à son effigie a été vandalisée. Dans une interview accordée à Vanity Fair Italia, elle a témoigné du racisme quotidien auquel elle a été confrontée depuis son enfance, racontant comment elle devait sortir ses mains de ses poches dans les magasins pour éviter d’être soupçonnée de vol.
La province du Tyrol du Sud/Haut-Adige, qui faisait partie de l’Autriche jusqu’en 1919, est aujourd’hui considérée comme un modèle de protection des minorités. Bien que très prisée des touristes italiens, son histoire est méconnue de beaucoup. L’oppression subie pendant le fascisme et la lutte pour l’autonomie sont rarement évoquées. Lorsque le père de Sinner s’exprime en italien approximatif, cela est perçu par certains comme une provocation. L’héritage idéologique de Mussolini, qui visait à éradiquer la langue allemande dans cette région annexée, continue de peser sur les esprits. La Seconde Guerre mondiale reste également un sujet sensible, notamment en raison du soutien apporté par une partie de la population sud-tyrolienne au régime nazi.
Sinner lui-même se montre calme face à ces attaques. « Je suis fier d’être Italien », a-t-il déclaré à plusieurs reprises. Il est cependant le produit d’une industrie du tennis mondialisée. À l’âge de 14 ans, il a quitté son foyer à Sesto pour s’installer dans un centre de formation en Ligurie. Il parle anglais avec son entraîneur australien et italien avec le reste de l’équipe. Il s’exprime en allemand standard lors des interviews avec les chaînes ZDF et RTL, et en dialecte du Tyrol du Sud avec les journalistes autrichiens. Lors des talk-shows américains, il apparaît comme un étudiant et, aux côtés d’Anna Wintour, l’ancienne rédactrice en chef de Vogue, comme un mannequin.
Les doutes sur son italianité reflètent une incertitude plus large quant à l’identité nationale italienne. Sinner remet en question les clichés associés à l’Italie. Il ne correspond pas à l’image d’un passionné du Sud, mais plutôt à celle d’un Scandinave stoïque. Son sang-froid et sa modestie contrastent avec l’image d’un Italien impulsif et expressif. Après la finale de l’Open d’Australie, John McEnroe, légende du tennis des années 80, lui a demandé : « Je sais comment les Italiens s’expriment habituellement. Comment parvenez-vous à vous contrôler si bien ? » Sinner a répondu avec un sourire : « Ne faisons pas ça ». C’est précisément cette discipline et cette bonne humeur qui font le charme de l’idole auprès de ses fans.
Suite à la polémique initiée par Vespa, qui refuse de pardonner à Sinner son accent ou son lieu de résidence à Monte-Carlo, une vague de soutien s’est levée de la part de personnalités telles que Dino Zoff, légende du football, et Reinhold Messner, alpiniste de renom. Ce dernier a déclaré : « Le garçon est un génie. Il a le droit de l’être. »
Pour vous aujourd’hui sur falter.at :
Voici les trois articles qui ont le plus intéressé nos lecteurs la semaine dernière :
Le ministre de l’Infrastructure Peter Hanke (SPÖ) souhaite la construction du controversé tunnel de Lobau et invoque les résultats d’études qu’il refuse de rendre publiques. Soraya Pechtl a pu consulter ces documents et explique leurs conclusions dans cet article.
Le scandale des abus sexuels dans les villages d’enfants SOS a finalement atteint Hermann Gmeiner, le fondateur de l’organisation. Jürgen Klatzer et Matthias Winterer ont joué un rôle déterminant dans la révélation de ces faits. Ils présentent les derniers développements ici.
Des rumeurs circulent au sein du ministère de la Justice d’Anna Sporrer (SPÖ) concernant un remaniement des postes. Le chef de cabinet adjoint de Sporrer devrait se voir attribuer un nouveau département, ignorant les usages établis. Le rapport de Florian Klenk publié en juin dernier prend aujourd’hui une nouvelle pertinence.
Servir FALTER
Ayant grandi à quelques kilomètres de la frontière autrichienne, Sinner suscite également l’enthousiasme dans le pays voisin. Notre collègue Paul Buschnegg a enquêté sur la scène du tennis viennois pour FALTER. Vous pouvez lire son reportage ici.
Roman de tennis
Si vous vous intéressez à l’histoire italienne contemporaine, nous vous recommandons de lire le roman « Les jardins des Finzi-Contini » (1962) de Giorgio Bassani. L’auteur y décrit l’époque des lois raciales qui ont conduit à l’exclusion des Juifs de la vie publique. Bassani raconte l’histoire de jeunes gens de Ferrare qui se voient interdire d’accéder à un club de tennis. La famille Finzi-Contini leur ouvre alors les portes de son propre court.
Pour aller plus loin
